
Le nom de Giono est assez connu pour qu’on n’ait pas besoin ici de rappeler quel poète et quel écrivain fut l’auteur de Colline, Regain ou Que ma joie demeure. D’instinct, tous ceux qui ont lu ces romans savent sur quel extraordinaire sentiment de la nature s’adossait celui qui rêvait de voir les paysans de 1938 se mettre à l’écoute des hallucinantes propositions de Bobi, le poète équilibriste amoureux des étoiles qu’un hasard « miraculeux », dans Que ma joie demeure, envoie aux hommes du plateau Grémone (sorte de Larzac provençal) pour les sauver de leur « lèpre », entendez celle d’un travail assujetti au pouvoir de l’argent. Et le remède, c’est de replanter des haies pour les oiseaux, de réintroduire un cerf, de planter des narcisses, et, pour finir, de partager terres et productions… On ne sait cependant pas toujours que le même poète avait aussi conçu, dans les années trente, le rêve d’une civilisation dans laquelle « le sentiment de la nature » 1 Bernard Charbonneau, Le sentiment de la nature force révolutionnaire, dans Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, édition Seuil anthropocène, 2014, p. 182. (idée reprise par Charbonneau, un des fondateurs de « l’écologie politique » qui fut un grand lecteur de Giono) eût été le principe fondateur d’un ordre universel excluant à la fois toute violence entre les hommes et toute violence envers la terre – pensée essentiellement écologiste, bien avant l’heure et sans aucun lien avec les mystiques du sang et de la terre qui, au même moment, inspirait à l’Allemagne hitlérienne une politique dont l’ambition exterminatrice n’était peut-être pas si étrangère au monde de l’exploitation libérale et capitaliste qui prétendit s’opposer à lui comme le bien absolu s’oppose au mal absolu.
Bernard Charbonneau, Le sentiment de la nature force révolutionnaire, dans Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, édition Seuil anthropocène, 2014, p. 182.
Pour Giono, en tout cas, il n’y avait pas, de ce point de vue, de différences à faire entre les divers systèmes qui, en 1938, se disputaient la suprématie mondiale : démocraties libérales, communismes et dictatures fascistes avaient en commun de ne regarder le monde que comme l’objet d’une domination absolue dont la technique, orientée par une économie destinée à satisfaire les besoins les plus artificiels de l’homme, était le seul levier possible. C’est ce qui a fait de lui une cible de prédilection, en 1945, pour tous ceux aux yeux de qui la victoire était d’abord celle d’un système économique et social, et accessoirement celle de l’humain, et qui ne pouvaient pardonner à Giono d’avoir, au nom de l’humain, refusé dès 1935 l’inhumaine conception des rapports économiques qui, de Staline à Hitler en passant par Roosevelt, faisait aller l’humain de la crise à la guerre et de la guerre à la crise.
À l’origine de cette pensée, il y a un pacifisme qui se confond avec le souci de vivre en harmonie avec le monde et conduit à refuser le mode de vie inhérent au monde urbain coupant l’homme de la nature et favorisant un « commandement » des campagnes aussi absurde qu’aliénant, puisqu’il met le monde paysan au service d’un monde artificiellement créé pour susciter l’illusion d’une séparation entre l’homme et la nature, ce qui ne peut, à terme, qu’engendrer confusion et malentendu sur le sens même de la « civilisation ». Derrière le projet gionien de faire revenir les hommes à la terre et à ses valeurs, il faut voir une pensée profondément originale qui cherche à enraciner la liberté individuelle dans l’acte de conscience qui fait voir le danger couru par l’humanité dès lors qu’elle s’imagine pouvoir imposer au monde son ordre au lieu d’apprendre à collaborer avec lui. D’où le geste symbolique de « l’homme qui plantait des arbres » pour faire apparaître le lien de solidarité fondamental unissant l’homme « libre » et l’arbre « enraciné ». D’où également l’idée d’une nécessaire révolte des hommes contre le monde des machines, proche de la pensée du Bernanos de La France contre les robots.
Mais Giono nous touche surtout par la manière très moderne dont il comprend combien l’homme s’identifie aux choses qui l’entourent, devenant chose au milieu des choses qu’il prétend dominer, devenant un être royal au milieu des êtres dont il comprend et respecte la divine diversité,
inséparable de leur apparente « inutilité », comme l’exprime Bobi définissant dans Que ma joie demeure la « jeunesse » comme « la passion pour l’inutile ».
Textes de références : Pléiade, Gallimard, « Essais et récits » : Les Vraies richesses, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (réédité en 2013 aux éditions Héros-Limite), Le Poids du ciel, Triomphe de la vie
Sur Giono :
Revue des Lettres modernes, 2010, Les Vraies richesses.
Extrait du Poids du ciel, donné dans Giono pour une révolution à hauteur d’hommes.
« Il est à cheval sur sa roue, et il fume sa cigarette. Il se dit qu’il devrait teindre de la laine couleur vieux rose et la tramer avec de la laine vert cendré, car il a devant lui un pommier avec ses pommes presque mûres et ce fruit, entre les feuilles, ça lui donne des idées. Faisant son travail d’accord avec les grandes lois universelles pendant qu’il imagine tout l’élargissement du monde paysan, tout le large qu’ils occupent, ceux qui travaillent de la même façon que lui. Et en réalité, ils occupent toute la terre et ils sont seuls à savoir s’occuper de la terre. Car qu’est-ce que c’est comme grandeur, en rapport, une ville, une ville capitale même très entassée, les villes ? Rien, des points noirs sur la rondeur de la terre, des points noirs, comme des boutons de vérole. Alors, pourquoi faut-il que ça soit ça qui commande ? Qu’est-ce que ça vient faire, ça, ici, avec son commandement ? Car dès qu’ils font une loi, économique, sociale, ou militaire, et qu’ils nous l’appliquent, c’est tellement ahurissant qu’il faudrait bien pouvoir en rire. Ça a toujours à peu près la même valeur logique que s’ils nous disaient de mettre des tabliers à nos vaches et des faux-cols à nos cochons. Car nous savons bien, tout seuls, ce qu’il nous faut et nous n’avons pas eu besoin d’eux pour établir, d’instinct humain, la solidité, la beauté et la gloire de la civilisation paysanne. Car il y a d’un côté notre civilisation qui est aussi inébranlable et obligatoire que la course de la terre autour du soleil (et c’est à cette loi universelle qu’elle obéit) et de l’autre côté la civilisation de ces gens qui s’imaginent d’être les chirurgiens de la terre. 2 Le Poids du ciel, dans Récits et essais, Pléiade, Gallimard, 1989, pp. 357-358. »
Le Poids du ciel, dans Récits et essais, Pléiade, Gallimard, 1989, pp. 357-358.
Édouard Schaelchli





