Argentat-sur-Dordogne : contexte révélateur
Le vieux centre aux ruelles étroites, a vu progressivement ses commerces fermer et son marché se déplacer vers des lieux plus accessibles aux chalands et à leurs véhicules de plus en plus grands.
Et printemps 2019 : trois nouveaux commerces en deux ans.
Une brocante tenue par Caroline qui occupe un grand espace où se trouvait, il y a longtemps, une épicerie devenue supérette et disparue. En face, une librairie-estaminet, la Grenouille, installée par Sylvie dans une vieille bâtisse complètement restaurée, et anciennement droguerie. Plus loin sur la place de l’église, le Silo (cf. LTC n°15), épicerie vrac et café-librairie, créé par Fabrice et Valérie. Cinq en rajoutant l’ouverture du bureau magnifique de Peter l’architecte et celle de l’étonnant « cabinet de curiosités » de Jimmy.
Extraordinaire, non ? Et, l’ambiance a changé. L’ambiance, ce ressenti indéfinissable.
Comme un « instant décisif1 »
C’était présent et dans l’air.
Je l’avais reniflé lorsque le vide-grenier du quartier s’est organisé il y a quelques années. Rien de tel qu’un grand déballage extérieur pour discuter, et, comme dit Sylvie, « le vieux quartier, avec l’étroitesse de ses rues, est adapté aux échanges, moins aux voitures. Le son est différent, cela ne sonne pas pareil, on entend les autres, cela conduit à respecter et à… s’entraider ».
C’était présent aussi ailleurs : lors des marchés sur la place du Foirail, j’avais remarqué cette jeunesse nouvelle, joyeuse, attablée au café, bavardant, qui me semblait bien installée ici.
Et, s’ouvre la brocante. Je ne suis pas la seule à y faire rapidement des pauses. Les habitants du vieux quartier sont eux aussi âgés, alors une boutique qui laisse sa porte ouverte menée par Caroline, une marchande à l’œil pétillant et la bouche rieuse, ça incite au bavardage.
Puis se prépare le Silo. Fabrice et Valérie racontent : « On a aménagé le café et la boutique en laissant les portes ouvertes. Les gens s’arrêtaient, nous demandaient ce qu’il allait y avoir et bavardaient. On s’est sentis accueillis, on a connu l’histoire du quartier, rencontré Caroline et Sylvie, discuté ».
« Tiens » me dit Fabrice, « une anecdote : lors de l’ouverture de l’épicerie (que nous étions nombreux à attendre !) on reçoit toute la livraison sur palette, devant la mairie à cause des rues trop étroites, une tonne de stock ! On a dû tout transporter. Ensuite on avait une journée pour tout ranger. On voit arriver un couple : « On vient vous aider ! » et de l’aide comme cela, sans qu’on demande, c’est souvent ».
Voilà, le Silo, c’est ouverture, bavardage, échange, accueil.
Puis, on a suivi les travaux d’installation de la « Grenouille ». Je dis on car nous sommes devenus nombreux à passer par ici : les habitants qui aiment traîner et regarder le bric-à-brac de Caroline, ceux qui retrouvent le goût des courses petit à petit, d’autres plus éloignés attirés par le vrac et la bonne humeur ambiante, et la jeunesse que je croisais au marché.
C’est ainsi que j’ai découvert l’existence de l’Écharavel, à Saint-Chamant, collectif très investi avec d’autres habitants dans le partage des savoirs et savoir-faire.
Un temps de pose / pause
On se connaît sans s’être présentés, on discute devant la porte ouverte de la brocante. Caroline dit qu’elle est un syndicat d’initiatives à elle toute seule tant on lui demande des informations (quatre en dix minutes de discussion !). On papote en buvant un coup à la Grenouille ou au Silo, on papote en attendant notre pesée de produits à l’épicerie. Voilà, on papote, on se parle, sans penser qu’on va déranger.
« Les gens se parlent, tous à tous » dit Fabrice « des gens qui se seraient peut-être jamais parlé échangent sur des méthodes de jardinage ». Ce mélange est beau à voir et ressentir… Les enfants jouent et… papotent aussi !
Au Silo, des discussions ont porté sur l’autoconstruction, puis il y a eu des « réunions repas partagés ». Maintenant il y a quarante inscrits, souvent plus de vingt à se retrouver tous les mois pour échanger et s’aider. Quarante en autoconstruction ! Ben ça alors !
D’autres réunions ont donné naissance à Faîte et Racines (cf. LTC n°23 ), à l’association l’ouvre-boîte (cf. LTC n°24), et la grainothèque de Sel de terre s’enracine sur une table du Silo. Il y a même eu une soirée : « Comment fixer ses prix ».
Impossible de dire tout. Mais les vitrines colorées du Silo sont d’excellentes communicatrices. Le passant passe lentement, en prenant les nouvelles.
Au Silo, il y a eu des après-midi jeux, des soirées musique, des fins d’après-midi lectures à voix haute. Il y a des mardis « parler français » (pour des anglais) et aussi des mercredis tricot et couture. Les soirs c’est grignoterie à la Grenouille, avec le mercredi soir « échanges de langues » qui réunit des anglophones et des francophones.
Les habitants ont la mémoire du quartier, ils en parlent. Sylvie adhère à l’association Happy-culture, organisatrice de la fête de la soupe, ils avaient déjà pensé à un marché. Fabrice et Valérie aussi. Après des échanges, une charte, un logo, et l’accord de la commune, naît « le petit marché de l’église » les dimanches de mai à… mi-octobre : du fromage, du pain, des légumes, natures ou transformés, de la pâtisserie, des savons, la cuisine de la dépaysante cantine paysanne… Ce marché permet de tester les productions des uns et des autres commencées à petite échelle, donc pour des jeunes de s’installer, comme cotisant solidaire dans un premier temps, ou autoentrepreneur. La charte posée est claire : des producteurs, zéro déchets, etc.
Très vite, des échanges se sont faits avec l’association Le Noyau qui réunit des artisans créateurs locaux. Cela a abouti à la réussite en décembre du « petit marché de Noël ».
S’il peut exister parfois des tensions : c’est pas grave, c’est la vie.
Bref une belle dynamique.
Un développement sans filtre ni artifice
Et l’entraide dans tout cela ? L’entraide est dans ce tout, partout, spontanée et naturelle, diffuse. Dans ce « hier on a été aidé Étienne à ses enduits et… ». Dans les légumes, kiwis, ou autres reçus par Fabrice et Valérie, à partager, le Silo, un magasin où on peut donner. Dans ces fréquents dépannages proposés, sans même qu’on ait demandé. Dans l’écoute des uns et des autres, dans les regards posés.
« Ici, je me sens accueillie, oui je viens et je reviens pour l’accueil, c’est la vie ici » nous dit une personne arrivée il y a six mois.
Et moi, je ressens la sécurité de savoir que si nécessaire, je trouverai de l’aide.
L’ensemble est rendu possible par le positionnement même des commerçants de la rue, du « Noyau », du marché : écoute, ouverture, chaleur, temps se dégagent du tout. On voit très peu de portables sur les tables, on réapprend à attendre.
Ce sont les échanges possibles, qui ouvrent les possibles.
L’esprit de ces créations, simultanées, ouvertes, liées à d’autres a développé une énergie qui réjouit les habitants et autres commerces, et qui déborde.
Voilà, ici on peut se rencontrer, parler, se reconnaître ensuite ailleurs, au grand marché, à la médiathèque, dans une promenade, partout. Et se reconnaître, cela fait un bien fou.
Ici on voit l’entraide dans ce qu’elle a de positif, le contexte révèle l’image oubliée en négatif dans un coin de la tête : l’entraide existe, OUI, on a trop tendance à l’oublier.
Note 1 : Référence à Henri Cartier-Bresson.
Faire collectif, en Haute-Corrèze
Lorsque nous avons rencontré Patrick Ranvier, à Saint Exupéry les Roches, en réponse à notre présentation du dossier, le mot collectif a été premier : « ici, on est sur un collectif », « sans statut particulier ». ICI, c’est le hameau de la Longeanie. Cinq maisons habitées et un sectionnal. Les sectionnaux sont ces parcelles de terrain qui historiquement appartiennent au hameau pour « faire le commun » et dont les « fruits » (ce que rapportent ces parcelles) reviennent à tous les habitants dont « la cheminée fume », en clair qui habitent ici. L’État a incité depuis les années 2000 les hameaux à transférer ces sectionnaux à la commune.
Eux, ICI, se sont entendus pour les conserver et les gérer collectivement en biens communs du hameau (voir la Trousse n°10). Et cela marche toujours : l’étang, le poulailler, les fruitiers et les pommes de terre. « Ici on se voit tous les jours, on s’échange les outils, on se « garde la maison », on se parle… » Bref, du collectif qui ne vit pas les uns sur les autres mais les uns avec les autres « et en plus ce n’est pas obligatoirement de l’alternatif. »
Voilà, l’entraide au naturel, qui fait groupe comme disent Pablo Servigne et Gauthier Chapelle. Un groupe dont les membres partagent un « sentiment de sécurité, d’égalité, et de confiance1 », ouvert sur les autres : « on a mis des bancs, tout le monde peut s’arrêter », aucun panneau répulsif, genre : « propriété privée, défense d’entrer ».
Et on est bien, là, dans ce bureau de l’expert/formateur en Feng Shui2.
La Trousse est allée à la rencontre de Patrick lors d’une soirée « contributeurs » au Bar d’ânes, à Ussel. Au Bar d’ânes, je m’y étais sentie bien, le Feng Shui sans doute, mais pas que : le mélange aussi et surtout le bavardage.
Pour faire groupe, l’humain étant un animal social, c’est bien d’avoir des lieux, on ne se groupitte pas hop là ! comme cela en claquant des doigts. Non, il y a un esprit des lieux. Les lieux, cela peut être les cafés. Mais voilà, comme tout, cela a dévié sur le propre, carré, télé, comptoir et surtout sur la difficulté de parler à son, à ses voisins, si on en a le goût bien évidemment. L’esprit rangé et ordonné, quelquefois (pas toujours ! ) c’est froid. Pas souvent confortable. Vous sentez la différence entre froid et confortable ?
Bref, Patrick a eu envie d’un café citoyen, pas associatif, citoyen. L’optique ? Dynamiser le centre, faire vie, donner l’envie d’y être ; et pour cela « ambiance d’échanges », dont flipper et baby foot : on joue ensemble, on discute, on bavarde, on se retrouve. Devant un écran de jeux d’argent : on est seul, on regarde. Point. Je ne sais comment dire autrement la différence.
La différence, c’est l’objectif : non pas se conformer à des codes parce que c’est ainsi que cela marche, mais « créer du collectif ». Vous la sentez là, la différence ?
Le Bar d’ânes s’est transmis, poursuit sa vie, fait du bien, c’est cela qui importe. Comme la ressourcerie le CarroUssel, à la création de laquelle avait participé Patrick.
Patrick regarde, là et ailleurs, collectivement. C’est le collectif l’essentiel. Plus que les collectifs, être ouvert, transmettre ce bonheur d’être et ce naturel de rendre service.
Connaisseur des mouvements du plateau, « cela bouge là-haut ! », « c’est une vraie dynamique là-haut », qui me fait me souvenir de cette parole d’un associé d’Ambiance Bois à Faux-la-Montagne : « si je me suis installé ici, c’est pas pour le climat. » J’avais pensé, ouah, ben oui, faut qu’il y ait quelque chose, parce que là, le climat…! L’ambiance nous fait nous rencontrer et nous installer. C’est cela l’attractif ! Ce n’est pas ce fond morose, télé, chacun chez soi, portes fermées avec le « c’était mieux avant ! ». C’est pas non plus « il faut un projet, n’importe lequel mais un projet » ! Non ! Bien plus compliqué, c’est un esprit !
Engagé dans le mouvement des gilets jaunes, dès le début, avec le regard « groupe, collectif, exister en tant que nous ». Beaucoup de monde au début sur le rond point tenu par la 23. La parole s’est prise, donnée, certains sont partis, d’autres arrivés. Le groupe est dans l’action, dans la volonté de démocratie participative. « Casser les discours dominants, porter une parole, une demande, une exigence collective citoyenne. »
« Je pense qu’avant, tout le monde était dans cette optique d’entraide, savait qu’elle était là », « tout ce qui a été mis en place a cassé les rencontres, le collectif. »
L’idée ici n’est pas de mettre en valeur une initiative, ni une personne. Non, c’est d’affirmer haut et fort que l’entraide visible c’est un groupe (informel ou formel). Un groupe où l’on est en sécurité, avec un sentiment d’égalité et de confiance. Un groupe ouvert. L’exiger par nature, par survie, collectivement.
(1) Servigne & Chapelle, op. cit., p. 146.
(2) Le Feng Shui traditionnel est un outil qui nous guide dans nos agencements extérieurs et intérieurs pour canaliser les énergies et bénéficier de celles qui nous amènent le bien-être. http://www.lortvert-fengshui-traditionnel.fr/index.php.
« Comme le montrent les données archéologiques… »
Lorsqu’on commence à regarder, on voit l’entraide partout. Comme l’herbe qui parvient toujours à pousser malgré le bétonnage, l’entraide trouve toujours à s’exprimer malgré les discours récurrents sur la nécessaire compétition, la loi du plus fort, et l’affirmation proclamée que l’homme est un loup pour l’homme.
Notre société est tissée de cette relation, entre les uns et les autres, ici et ailleurs, et les exemples abordés dans ce dossier ne sont que des illustrations de tout ce qui peut exister. Ce n’est pas un monde de bisounours que nous avons voulu montrer mais l’autre face de la Lune du monde que l’on nous montre en général, dire l’autre ordinaire du quotidien.
L’homme est l’animal social par excellence : l’entraide est ce qui permet de faire groupe. Ce qui était évident il y a plusieurs millénaires perdure mais se dilue, devient invisible en raison des discours dominants, de la complexité et des tailles des groupes humains existants. Il nous faut réapprendre à la voir, la reconnaître, l’apprivoiser, se souvenir qu’elle est réciprocité, que pour donner ou recevoir, il faut savoir donner et recevoir.
C’est ce liant réapprivoisé, réapproprié, qui nous permettra d’agir, de faire face et de nous adapter sur le long terme aux changements profonds en cours. Et ce liant indispensable, aucune technologie ne sera à même de le remplacer !
(1)https://www.monde-diplomatique.fr/2015/07/PATOU_MATHIS/53204






