
L’éducation populaire par le porte-monnaie
« Une étude financière, ça c’est du concret ! » s’exclame avec vigueur le technicien d’une collectivité locale à la fin d’une réunion pour la constitution d’un réseau corrézien de formateurs au compostage. Du concret ? Participant à cette rencontre en temps qu’un des acteurs dudit réseau, vaste mais plutôt ancré du côté de l’éducation populaire, je me trouve un peu étourdi par cette remarque. D’autant que je constate les hochements de tête approbateurs de l’assemblée.
Une confusion qui fait sens
Le concret, dans sa définition, fait référence à la matière. L’abstrait, son contraire, désigne des principes généraux qui, extraits de la matière, permettent de la penser d’une façon distante ou « sur le papier », ou dans des tableaux, ou encore par des chiffres. Que la réalisation concrète d’une action passe par une phase, parfois nécessaire, d’abstraction et donc de conception et que les deux mouvements soient intimement liés, cela ne fait aucun doute ; mais associer directement l’étude financière au concret est plutôt le signe d’une époque qui a particulièrement travesti la représentation de ce qui constitue le réel. Ce disant, cette personne dit que la matière première de l’action qui consiste à fédérer des personnes autour de techniques de compostage se trouve dans la résolution d’un problème d’ordre comptable et financier. Et ce disant, cette personne ne dit pas autre chose que ce qu’entendu quasiment partout : ce qui est « comptable et financier » est concret. Assertion fausse même si vraie dite à l’envers (ce qui est concret est effectivement comptable et sujet à financiarisation). Si l’usage d’un bien est concret, sa marchandisation est abstraite. Et sans porter de jugement politique sur l’un ou l’autre, faire croire que l’un est l’autre c’est concrètement fabriquer de la confusion dans nos possibilités d’abstraction.
Un signe des temps
Ce qui est concret dans une opération de type « fabrication d’un réseau de compostage » c’est l’éventail de la matière première : la motivation des personnes, les compétences mobilisables, le temps disponible, les besoins en formation, les problèmes de mobilité, le retour d’expériences, les besoins en compostages, la matière verte et brune et le matériel nécessaire… Mais concrètement ce n’est pas de cela dont on parle, comme si on nous avait ôté la possibilité de la représentation d’une action ou de son évaluation sans se référer à à l’argent comme mètre-étalon. Ainsi, plus en amont des débats de la journée, un élu prend la parole et, faisant le topo du fonctionnement d’une station de compostage gérée par la communauté de communes, conclue son intervention par : « la valorisation du compost produit est difficile ». Je lui demande alors ce que la station fait de la matière produite si elle n’est pas valorisée. Et c’est par sa réponse que je comprends qu’il n’entend pas par « non-valorisation » l’absence de devenir de la matière mais l’argent qu’elle ne génère pas… Par ailleurs, à ce propos de l’utilisation de la matière, j’apprendrai par la suite que la demande en compost par les concitoyens va grandissante et que la plate-forme a du mal à y faire face. Mais pour avoir une « vraie valeur » le compost ne doit pas simplement satisfaire un besoin en humus ou avoir de bonnes qualités agronomiques mais sortir de sa gratuité et se vendre.
Un compostage de l’éduc’pop’
« Le meilleur outil pour convaincre les gens c’est quand on peut démontrer le gain économique ». Voilà la réponse partagée par le plus grand nombre lors de cette assemblée pour répondre à la question de la mobilisation des citoyens. Parlez donc aux gens d’augmentation de leur pouvoir d’achat et vous les convaincrez de la nécessité du compostage des biodéchets. Et si de surcroît, cette coercition par le porte-monnaie trouve sa légitimité dans une loi toute fraîchement votée, voilà un marché sur un plateau d’argent pour les gentils militants de l’éducation populaire qui ont tant et tant attendu leur heure de gloire. Ils sont sur les starting-blocks pour cueillir les entreprises, les collectivités, les particuliers, autant de clients prêts à se payer leur service pour faire des économies. La conscience écologique est une simple question de logique. Elle se travaille au porte-monnaie, faut pas rêver ! L’enjeu c’est la course à l’échalote avec les gros, les très gros, les grands méchants, Véolia et consorts, qu’on agite en épouvantail. Il faut aller vite pour ne pas les laisser s’accaparer le marché… Et les valeurs de transformation sociale et d’émancipation me direz-vous ? Ce ne sont qu’ersatz d’abstractions passées, le concret c’est d’avancer vite, plus vite que nos adversaires et développer des marchés, créer des filières. Et pour cela rien de tel que d’épouser leurs stratégies… Le petit peuple, tenu par les cordelettes de son petit porte-monnaie, suivra bien…
Philippe Van Assche



