
Me voici donc installée dans mon rôle et, comme nombre de mes pairs, je me suis, un peu, occupée de ma petite-fille cet été. Le mot « garder » a du mal à dépasser ma pensée, quoique, l’idée de se réunir à plusieurs grands-parents et « garder » un petit troupeau me séduise. Je verrai pour les années prochaines. Pour le moment, et pour ces derniers mois, je me suis étonnée des permanences des discours, et des nouveautés vestimentaires apparues.
Je croyais le « une fessée n’a jamais fait de mal » passé de mode. Perdu ! La colère m’a prise l’autre jour, quand j’ai entendu, derrière moi, cette phrase alors que je portais ma petite-fille hurlante au sens propre du mot. J’ai pensé que cette mégère avait dû en recevoir quelques-unes, et en donner d’autres, pour être une vieille bique aussi simpliste.
J’avais oublié les « il, elle n’est pas en retard » ou le « il, elle est en avance ». Ces petites phrases qui ponctuent les échanges polis et convenus. Je les ai réentendues, surprise, dans la bouche d’anciens parents devenus eux aussi grands-parents. Petites phrases identiques à celles échangées entre grands-parents d’avant. Une convention de paroles qui persiste sans qu’on mette un réel sens derrière. Dommage, parce que en retard ou en avance sur quoi? Comme si la moyenne avait un sens. En gros, on rassure : il, elle, est comme les autres, d’ailleurs même, il, elle, est en avance. Si c’est pas pour la marche, c’est pour la parole. Le terrible c’est quand, à l’heure de l’école, j’entendrai de nouveau de l’un ou l’autre le fameux « il ou elle a sauté une classe », ou « il ou elle a une année d’avance ». Comme si cette avance était un atout, sans qu’on sache bien lequel. Comme si on ne savait pas que l’arbre trop vite en fleurs, risque toujours de geler. Cela me met en colère, cette compétition parentale et grand-parentale, prémice de celle qui va peser sur la progéniture. Car c’est bien cela que je ressens comme sens caché de ces mots : l’importance d’être dans la norme et ensuite d’être au moins dans les premiers.
Et, pendant l’été, je suis allée à la plage, la minuscule de vingt mois et ma pomme, pour le plaisir d’être dans l’eau. Bien évidemment tôt le matin. Et alors là, spectacle étonnant que j’ai luqué et reluqué que cet habillement de bain nouveau pour les enfants de moins de quatre ans : maillot de bain à manches longues anti-ultraviolets m’a dit ma fille, avec forme short, chapeau avec descente de tissu dans le cou, lunettes de soleil, crème pour le peu de parties restant visibles du corps. Adapté aux enfants hypersensibles. D’accord, mais je savais pas que c’était tous sauf ma minuscule à moi. Et encore je ne vous parle pas des brassards. Bref, la consigne danger du soleil était passée, très bien. Mais un peu exagéré quant aux moyens de prévention mis en œuvre, ai-je pensé dans ma tête, qui a fait en même temps un petit calcul de coût. Bref, la deuxième matinée, j’étais la seule à faire tremper ma petite, nue, au soleil de dix heures. En plus j’avais oublié le chapeau.
J’étais certaine que le soleil n’était pas trop chaud vue l’heure. Mais, aïe, aïe, aïe ! Première arrivée, j’ai pu voir débarquer la ribambelle de familles avec bambins, qui toutes, déballaient l’attirail. Je me suis sentie d’un coup très seule, et ai ressenti très fort le poids de la norme, même quand personne ne dit rien.
J’ai presque eu l’impression que la nudité de la petite de vingt mois n’était pas convenable. C’est dire.
Surtout, tête haute et ne pas s’autocensurer ai-je pensé en lui mettant un tee-shirt protecteur. De quoi, on se demande.
Le poids de cette norme sociale, qui conduit à dire : « ah mais non, il, elle n’est pas en retard », et tutti quanti, et dont il est si difficile de s’affranchir.
Naïs, ma petite-fille, n’a rien exprimé quant aux différences de tenue. Seuls l’eau et observer le monde lui importaient.
Mamie Lala





