Elle s’était pourtant réveillée en forme ce matin, à l’orée d’une réunion familiale inespérée. Mais là, elle semblait bien fragile face à tous ces visages connus.
Simone Vérac avait maintenant 98 ans et, en ce lundi de Pâques, elle souriait à ses descendants – ce qui n’avait jamais été sa spécialité. Leurs noms n’échappaient pas encore à sa mémoire pourtant affectée :
« Ils sont tous là : Gilles et sa mine blanchâtre de patron sans sommeil – si encore il l’était, patron… Mais il n’en était pas capable ! Il est un peu hypocrite de blaguer, mais il est bien là . Sa tendance à la mégalomanie paranoïaque semble s’atténuer à l’approche des fêtes ; ou est-ce tout simplement son idiotie chronique qui finit par le ronger de l’intérieur ?
Et sa femme ? Ah, celle-là, il l’a bien choisie. Cruche à souhait ! Une belle cloche pour un jour comme aujourd’hui ! Et sa tête ! Mon Dieu ! Sa laideur n’a d’égal que son manque absolu d’intelligence. Boursouflée par ses pilules anti-stress, anti-graisse, anti-tout… Elle fait peine à voir ! Une ratée dans toute sa splendeur ! Tout juste a-t-elle réussi sa gamine. Et encore vaut-il mieux ne pas la regarder de trop près sa gosse : une haleine de baleine en décomposition qui se serait échouée dans une fosse sceptique. Un concours avec un bouc ? Elle gagnerait !
Tiens ! Mais les Rigaudin sont là aussi. Ma fille unique… C’est moi qui ai pondu cette erreur ? Ben mon Gilbert, t’aurais mieux fais de mettre une capote comme ils disent. Et son mou de mâle ! Un coincé du bocal comme on en fait plus, celui-là ! Avec son air de sainte-nitouche ou de vierge effarouchée, en cas de guerre, il serait le premier à se faire violer par une horde de Russes écumants.
Ah mon Toinou ! Tu ne peux pas être leur fils à ces deux-là ! Antoine, mon petit, tu es bien le seul à pleurer sincèrement. Va, mon bonhomme, sois pas triste ! Ta mémé Simone, elle t’aime beaucoup, tu sais. Et c’est pas tes deux tartes de géniteurs qui vont pouvoir m’en empêcher !
Vous êtes beaux tous, avec vos têtes de lavettes défraîchies ! Mon bon Gilbert, si tu étais là, tu leur montrerais bien qu’ils sont tous inexistants ces fourbes imbéciles. Quelle médiocrité ! C’est Pâques et ils sont tous là. La belle affaire en vérité !
Allez monsieur le notaire, lisez-leur mes dernières volontés à tous ces idiots… Eh bien ! Que ne riez-vous pas à cette lecture ? Je vois bien vos visages, bande de pleutres anachroniques. Vous pleurez ? Oui, maintenant, vous pleurez ! Non pas sur ma dépouille mais bien sur l’héritage qui ne vous échoit pas. Et moi je ris ! Pas de m’endormir pour l’éternité mais bien de voir vos mines déconfites. Et oui ! Je pars en laissant le néant derrière moi, le rien, le vide le plus total… Et j’enterre mes millions avec moi !
Maintenant je vous laisse à vos occupations sans intérêt. Et toi mon Toinou, fais bien attention à toi.
Refermez donc ce linceul, je ne veux plus vous voir… Et joyeuses Pâques ! »
Odyseus Katsanvintset





