Ou esquisse d’une perspective culinaire
Par : Rat Tissé
J’aime la Corrèze, savez-vous comment ? Question inépuisable ! Inépuisable oui, et à laquelle vous me répondriez pourtant sans hésiter : « beh ma foi, quand elle est bien faite ! Avec du beurre dedans ! ». À ces mots, je vous fixerai alors droit dans les yeux en tentant de contrôler le diamètre de mes pupilles et formulerai une conclusion concise, dont le niveau d’ambiguïté tendrait à se rapprocher de moins l’infini : « voui ! ». Mais certains d’entre vous, les plus opiniâtres, et les moins amateurs de synthèse superficielle, m’objecteraient alors à juste titre : « Bien faite, bien faite… Mais mon bon monsieur, cela ne veut rien dire ! ». À ces mots, mon sang ne ferait qu’un tour et mon esprit s’emplirait de joie à la perspective d’un échange riche et fructueux sur le seul sujet qui me fasse totalement mousser les vibrisses et vousser les mibrisses : qu’est-ce qu’on bouffe à midi ! (NB : le soir ça marche aussi).
Bien faite, l’assiette Corrézienne bien faite… Alors bien sûr, bien sûr ! Avant tout le goût. Mais le goût, ça dépend des goûts ! C’est une histoire de goûts, de cuistots et de cuissots, de références culturo-papillaires, de normes muco-viscositaires, et d’entrainement buco-lingual. C’est super, mais on ne va pas s’en sortir, je vous laisse ça.
Alors, bien faite bien faite… Prenons un exemple par l’absurde. Si vous ne mangez pas, vous êtes morts. Si vous mangez trop, vous êtes gros (attention je simplifie, hein !). Si vous mangez gras, sucré, peu varié et surgelé, vous êtes gros et malades, ou, maigres et malades, au choix (ou les deux : maigre en haut, gros en bas, ou…). Si vous mangez des produits frais, variés, riches en éléments, ça ne garantit rien mais il y a de meilleures chances que vous soyez à peu près en bonne santé. Je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire, mais j’aime la Corrèze quand elle me permet de manger quelque chose qui ne prépare pas mon beau cancer ou n’entretienne pas mes troubles mentaux associés.
Bien faite, bien faite… Me vient soudainement en tête ces productions massives de pommes en nord Corrèze, ce scandale écologique qui, jadis, avait exacerbé la créativité des faiseurs de gros titres qui avaient qualifié la zone de « triangle de la mort », sorte de Bermudes Corréziennes où disparaissaient les équilibres écologiques dans des tourbillons de produits chimiques corrosifs et non-évanescents. Bref, si ce que la Corrèze me propose à manger détruit par là même la Corrèze elle-même, je n’y vois pas l’ombre d’un intérêt. « Pas un Pellet ! » comme dirait l’autre ! En fait c’est l’histoire du gars qui scie la branche sur laquelle… C’est quand même con, non ? Alors il y a le biobio « AB », certes, mais aussi d’autres labels comme Nature et progrès, Bio-cohérence, Demeter,… Ça se discute, oui, mais c’est mieux que le triangle de la mort. Et aussi, il y a tous ces producteurs engagés qui, par conviction, se passent bien volontiers de label, et qui respectent pourtant autant voire plus l’environnement dans lequel ils travaillent. Faut-il encore les rencontrer, leur parler, échanger. Tchatcher un peu quoi ! Justement, bien faite bien faite,… Une Corrèze bien faite, du point de vue de ce qu’on ingurgite, n’est-elle pas celle qui permet de rencontrer des gens, des producteurs, et de tchatcher avec eux sur ce qu’ils nous proposent de boulotter? En d’autres termes, la production alimentaire et son échange ne devrait-elle pas être systématiquement à l’origine de la création de lien social sur un territoire? À ces mots, je vous fixerai alors droit dans les yeux en tentant de contrôler le diamètre de mes pupilles… : « voui ! ».
Bien faite, bien faite… Si je vous donne 10 euros contre un autre truc, des carottes par exemple : vaut-il mieux les donner à votre tour (les euros) à quelqu’un qui habite sur l’île de Java et que vous ne verrez jamais et pire, qui ne vous les rendra jamais (y a-il des Javanais qui achètent des carottes à Tulle, je pose la question ?), ou vaut-il mieux les faire passer à votre voisin que vous avez à l’œil et qui vous les rendra à l’occase ? Je vous laisse y réfléchir… Cependant, on le sait, la valeur se crée lorsque la monnaie circule (je vous laisse vérifier, hein !). Alors, vous l’aurez bien compris, plus on se passe de billets entre nous, plus on échange des valeurs ici, et plus on en produira, localement. Et le beurre reste dedans ! Il ne s’agit pas de demander des mesures protectionnistes supplémentaires, mais acheter local, beh ça peut soutenir l’économie locale, c’est-à-dire potentiellement, vous.
Quand je fais mes courses à Tulle, il y a deux endroits qui me permettent d’acheter des aliments qui me permettent de favoriser ma santé, de préserver le plus possible l’environnement, de créer du lien social et de soutenir l’économie locale : les marchés de la gare et de la cathédrale. Et sans parler du goût ! Au passage, chaque fois que vous achetez quelque chose chez mister Leclerc, vous faites (presque) juste le contraire. C’est un peu con, non ?
Tra laa laa laa laa, la la la la lèèèère, ….
Rat tissé




