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La Trousse Corrézienne

LTC 50 · 1 avril 2024

Humeur d’un monde meilleur

Humeur d’un monde meilleur — La Trousse corrézienne n°50

Il était une fois Bernadette. Sereine et paisible au milieu de son troupeau. Bernadette, elle se sent belle et entière dans la verdure. Ici dans ce troupeau, les cornes se dressent fièrement sur les têtes. Pauvrettes ! Dans le champ d’à côté, elles sont écornées et vraiment déprimées. C’est dans cette belle campagne qu’elle est née. Elle se souvient de ses premiers pas sur cette terre corrézienne. Et c’est ici, dans ce même pré, qu’elle rendra son dernier souffle. Son paysan le lui a promis en lui chuchotant dans le creux de l’oreille. Elle est sa préférée, elle le sait depuis leur premier regard. Il lui a donné le prénom de la femme d’un Président. Presque tous ses petits sont allés dans les cuisines de l’Élysée. C’était une fierté pour son paysan. Et quand ses enfants partaient à l’abattoir, pour nourrir des hauts placés, elle se réconfortait à cette idée, que peut-être, la chair de sa chair allait changer le monde. C’est important de bien se nourrir. Une nourriture saine fait des esprits sains. L’herbe qu’elle mange est naturelle. Au cœur du pré encore mieux, car sur la bordure qui longe le pré du voisin, l’herbe n’est pas bonne. Elle a un goût chimique. Bernadette n’aime pas la mettre dans son lait. Aujourd’hui, elle est à la retraite et elle n’ira pas à l’abattoir comme celles qu’elle voit partir de l’exploitation d’à côté.

LA CHRONIQUE DE CIRCÉ

Écrire un rap bien vénère pour expulser ma colère et dénoncer les conditions lamentables dans lesquelles Chantal a quitté la vie, voilà ce que je prévoyais de faire quand je pleurais dans le couloir. Le système nous a rendus dingues, nous, ses proches, mais on a encaissé, l’être qui nous quitte n’a besoin que d’amour et de bienveillance. Chantal est partie mais la vie a gagné, ma vie est peuplée de trop de morts pour me laisser envahir par la colère ou la tristesse. Du temps d’apaisement est passé, l’envie d’écrire a persisté mais avant de m’y mettre j’ai eu besoin de parler avec des gens. Ces moments étaient enrichissants et chaleureux, parler de la mort ne tue pas et il est important d’en faire un sujet, et ce tout au long de la vie. Nombreux sont ceux à m’avoir conté des histoires qui ressemblent à la mienne, pires mêmes, et pourtant ils sont nombreux aussi à avoir transformé en belle énergie cette violence subie. Car mourir en étant

Pauvrettes ! Toutes numérotées ! Elles sont expédiées rapidement quand elles ne sont plus performantes. Voilà pourquoi elle l’aime, son paysan. Elle se sent respectée dans sa nature profonde, un peu comme les vaches sacrées d’Inde. Elle se sent comme une jolie princesse des Mille et une nuits, elle porte un joli drapé d’une couleur cuivrée qui laisse deviner ses

négligé est une violence, voir mourir un proche ainsi, en étant méprisé, est une violence, se sentir impuissant face à cette grosse machine étatique, qui ne se donne pas les moyens de ce qu’elle dit, est une violence. Mais la violence d’une situation ça peut être juste une impulsion, une impulsion pour réfléchir, se renseigner, militer, devenir soignant, s’organiser… C’était chouette d’entendre des infirmières, des soignants faisant leur job avec le cœur, des professionnels engagés me racontant des jolies choses. L’une me dit à propos des soins palliatifs : « Nous ne sommes pas là pour rajouter des jours de vie mais de la vie aux jours. » Il n’est plus question de guérir mais seulement d’accompagner les gens dans ce passage de la vie à la non-vie, et il n’est pas ici question de croyance. Ils sont conscients d’être des gouttes d’eau dans un système qui part à vau-l’eau, fatigués de manquer de moyens, de donner beaucoup en y laissant des plumes, dépités que la mort soit toujours un tabou, que trop de médecins ne fassent pas appel aux soins palliatifs 1 , encore trop méconnus. Mais c’était bien d’entendre un médecin me parler d’équipe pluridisciplinaire, d’aides-soignantes comme maillons indispensables, de coordination entre les équipes, de formation. Il existe par endroits une vraie culture palliative et dans ce cas la mort se fait en douceur, avec les soins appropriés, et de la chaleur humaine, tout le monde devrait y avoir droit, c’est écrit dans la loi. Pour d’autres cette impulsion pousse à faire des choix, Frédérique me parle de directives anticipées 2 , de personne de confiance 3 , de suicide assisté, d’humusation 4 (interdite en France), de l’association pour le droit de mourir dignement (ADMD) 5 … Pierre me parle de la fabrication de son cercueil avec le bois de sa forêt, compliqué sans certification 6 , mais il est tenace. Séverine – qui s’intéresse à la manière dont des citoyens en milieu rural se réapproprient la mort – le filme dans cette aventure. Écrire cette chronique fut pour moi une expérience humaine, ta mort n’a pas été vaine ma Chanchan, j’ai appris tellement.

1 En Corrèze, l’équipe mobile de soins palliatifs : 05 55 29 80 74 soinspalliatifs@chtulle.fr 2 https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F32748 3 https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/2023_04_modele_directives_anticipees.pdf 4 https://www.humusation.org/ 5 https://www.admd.be/ 6 Loi du 8 janvier 1993 modifiant le titre VI du livre III du code des communes et relative à la législation dans le domaine funéraire

flancs arrondis. Elle ne s’est jamais vue dans le miroir, mais souvent il lui dit qu’elle porte une tache spéciale sur le front. Dans son troupeau, elles marchent toutes dignement, les cornes captant l’énergie de la voûte céleste. Elle se sent chanceuse auprès de son paysan. Il aime venir au milieu de ses bêtes pour faire de la poésie, siffloter, ou simplement rêver. Ce n’est pas un exploitant mais bien un paysan. Il ne s’est pas laissé emballer pour se moderniser. Il est resté au service de la terre. Ah oui ! il s’est fait moquer, traiter de rêveur. Mais il a su ralentir au moment où tout s’accélérait. Il a vécu chichement mais il ne devait rien à personne. La liberté ça se niche dans les tous petits détails. Au crépuscule de sa vie, Bernadette prie pour la planète. Elle souhaite à la Terre entière abondance afin que prospère un monde meilleur.

25 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 50

YOÉVA

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

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