
Entendons-nous bien. Je ne m’adresse bien évidemment pas, dans cette interpellation à mes fans habituels. Je tente, conformément aux conseils de mon directeur marketing, d’élargir mon audience, en tentant de capter un lectorat plus vaste, en m’adressant à un « segment potentiellement captif de clientèle ». Eh oui, bandes de nazes, vous croyiez que j’écrivais bêtement sans arrière-pensées ce qui me passait par la tête. Pas du tout. Mes écrits sont ciblés, judicieusement placés. Je suis dans une perspective de carrière… Mais là n’est pas mon propos.
Fallait-il donc voter Macron ? Que ne t’es-tu pas posé cette question au printemps dernier, toi que la crise économique arrangeait bien, devant toute hypothèse de transformation sociale, toi qui, aujourd’hui encore, hausses les épaules de mépris en clamant « c’est de l’utopie, on n’a plus les moyens, faut être réaliste » en réponse à ceux qui, eux, pas comme toi, tentent de se mobiliser encore et encore pour la préservation d’un peu de justice sociale. On pourrait penser que t’as baissé les bras si on avait le souvenir que tu les aies jamais levés. Fallait-il donc voter Macron ? Au premier tour ! bien entendu. Ah non, parce qu’au deuxième tour, alors là, tu as été le premier à nous faire la leçon, à nous dire à quel point tu étais engagé contre le Front national, à nous intimer d’y faire barrage unis comme une seule femme ! (je tente là, un peu un rééquilibrage ethnique). Mais à ce propos, où étais tu l’autre jour, qu’un député du Front national tenait un meeting en notre ville ? Je ne t’y ai point vu. Au premier tour donc. Si on considère Macron par l’entrée de la filiation, ce que tu as dû faire, alors là, sans hésiter la réponse est oui. Macron, propulsé par le zouave du Bourget, notre père à tous, on pouvait donc lui faire confiance pour poursuivre les efforts. Ah oui, parce que maintenant, en politique, unanimement dans tes prêches, la solution passe par des efforts ! C’est pas des politiciens qu’il nous faudrait pour gouverner avec toi, c’est des sages-femmes ! Remarquez, ça contribuerait à la parité. En même temps, Macron, avec son envie de ratisser large, le risque était de te retrouver attablé avec des les Républicains qui eux sont très éloignés de ta pensée puisqu’ils prônent l’austérité comme toi, mais à des fins libérales avouées, alors que toi, tu n’avoueras jamais. Au sacrifice de Solférino, tu as finalement voté Macron. Certes une partie d’entre vous sont restés fidèles et d’autres ont voté Maduro, mais dans l’ensemble le pire a été évité. Et puis finalement, au diable les vieux appareils, faisons peau neuve ! L’important étant au final que rien ne bouge… Que rien ne bouge pour toi. Je crois qu’en ce sens tu as fait le bon choix : les retraités perdent un peu de pognon mais t’es pas à la retraite, les EPHAD sont sinistrées, mais t’es pas (encore) gâteux, les usines ferment, mais t’es pas ouvrier, la SNCF se privatise, mais tu prends pas le train, la loi travail précarise, mais t’es pas précaire, les migrants souffrent, mais t’es pas migrant, l’hôpital public crève, mais tu te soignes dans les cliniques privées, les petits commerçants agonisent, mais t’achètes sur Internet, les paysans sont contaminés, mais tu bouffes du bio… Au final donc, Macron c’est complètement indolore. Tes gosses, peut-être ? la planète, peut-être ? Pour la planète un haussement d’épaules compassé, l’obole à une ONG et rien n’y paraîtra. Pour tes gosses, le réseau : tu as suffisamment de relations pour assurer l’avenir de tes progénitures, pour leur permettre de vivre une vie préservée, une vie sans changement, sans révolution… Et l’horloge au salon, qui dit oui, qui dit non, qui dit… Je dois tout de même reconnaître au final que toi, et tous ceux qui te ressemblent, êtes, pour l’instant, plus nombreux que moi, et que ces quelques mots resteront les constituants d’une pauvre chronique fielleuse, les propos d’un homme aigri, dépité de la Corrèze. Pour l’instant.
Ructor Vigo





