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La Trousse Corrézienne

LTC 24, Point de vue · 3 mai 2019

Devenir techno-critique

Devenir techno-critique

On nous somme depuis longtemps d’adhérer à une vision idéologique du Progrès, entendu comme lien direct entre avancées technoscientifiques et améliorations sociales et politiques. Face aux critiques faites aux technologies numériques, leurs promoteurs (industriels, acteurs politiques ou idéologues) arguent qu’elles s’inscrivent dans la continuité de l’évolution de l’Homme. Ce faisant, non seulement ils croient rendre ces critiques sans objet, mais aussi ils nient la rupture qu’ils mettent eux-mêmes en avant pour valoriser leurs innovations. Ils ajoutent, à l’usage des malgré-tout-récalcitrants, que celles-ci sont inévitables. Le débat est alors censé être clos. Le droit de questionner voire de contester ces choix nous est alors presque interdit.

Définition : lorsque la technique est un « ensemble de procédés », la technologie est une « technique moderne et complexe » (Le petit Robert). La technologie est un au-delà de la technique, laquelle implique la maîtrise d’un outil (cf. la convivialité d’Ivan Illich). Elle est, « au sens courant, un ensemble de techniques créant une industrie nouvelle » selon le collectif Pièces et main d’œuvre (PMO)1. Avec la technologie, le fonctionnement de l’objet devient non seulement invisible mais aussi inaccessible et incompréhensible à la plupart d’entre nous. Une dépossession intervient de fait lorsque la technique devient technologie.

À l’opposé du discours ambiant, nous aurions tort de considérer la technologie comme neutre, libératrice et incontestable. Au contraire, sa critique devrait être au fondement de toute pensée un tant soit peu subversive visant à nous (ré)approprier notre destin. Il est surprenant que les mouvements dits d’émancipation soient souvent incapables de formuler un discours critique sur les technologies numériques et leur invasion de notre quotidien. Apparaît pourtant impérieuse la nécessité d’élaborer une telle pensée. La technologie n’est ni neutre ni libératrice, donc notre devoir est de la questionner voire la contester. « Penser, c’est harceler l’existant » affirmait Henri Lefebvre2. Le sujet doit être repensé et resocialisé.

La technologie n’est ni neutre…

« La technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi, tout dépend de ses usages ». Voici la rengaine.

Pourtant, la technologie et ses applications sont indissociables, se confondent, et prétendre distinguer l’une des autres est une farce. « Soit les technologies sont neutres, et il n’y a donc aucune raison de prétendre que la télévision aliène tandis qu’Internet émancipe, soit les technologies portent en elles-mêmes un imaginaire et créent de nouveaux agencements sociaux, et l’on peut alors en faire la critique » écrit Cédric Biagini3.

Comment la technologie pourrait-elle être neutre puisque sa fonction est précisément de transformer le monde ? « N’importe quel humain […] sait que les outils technologiques bouleversent davantage son existence que la couleur du régime politique. Que le téléphone portable et l’ordinateur modifient nos modes de vie, nos rapports sociaux, notre perception du monde, notre condition. La machine façonne le milieu et ses habitants à son image »1. La technologie est la politique de notre temps, écrivent PMO. De fait, la technologie crée le monde qui l’accompagne ; et le monde se transforme en fonction des technologies utilisées. Selon Jacques Ellul, la technologie est un système autonome qui impose des usages à l’Homme qui en devient dépendant. Tout choix technologique suppose donc une forme d’aliénation.

La technologie « transforme le réel au point de lui donner l’apparence de la naturalité tout en modifiant l’humain dans son être profond » analysent Cédric Biagini et Guillaume Carnino4.

Donc, affirmer que la technologie – numérique en particulier – est neutre, c’est abandonner son libre-arbitre, « se livrer sans arme à sa domination »1 et trahir sa soumission.

…ni libératrice

Contrairement aux apparences qu’elle crée, la technologie n’est pas non plus libératrice. En effet, « vivre dans ce monde nous contraint, techno-conformistes comme contestataires, à l’usage de la technologie. L’ordinateur, la voiture, le téléphone, le nucléaire constituent notre milieu […]. Prétendre qu’on aurait le choix de les utiliser, comme le font ceux qui les produisent, c’est vendre au poisson la possibilité de vivre hors de l’eau »1.

La technologie est-elle libératrice lorsque, après que son usage se soit étendu, toute alternative devient difficile sinon impossible ? Par exemple, lorsque l’usage massif de la voiture réduit les transports publics ou les possibilités de déplacement à vélo et tend à imposer la possession de cette machine, lorsque l’équipement en téléphonie mobile devient dominant au sein de la population au détriment de la présence de cabines publiques ? Quelle liberté lorsqu’on est contraint de posséder un téléphone mobile pour rechercher un emploi, lorsque certaines déclarations aux services de l’État doivent être réalisées via Internet ?

Si par moments et pour certains usages, elle nous donne l’impression de nous libérer, la technologie, globalement, de par le monde qu’elle crée et finalement impose, nous contraint. Elle nous soumet à la logique de la machine, à des dispositifs, à son propre rythme et plus largement aux exigences du monde-machine au sein duquel l’humain devient un rouage.

Cédric Biagini et Guillaume Carnino font l’analyse suivante. La « dynamique propre » de cette « révolution industrielle », « et la vitesse à laquelle elle se déploie, n’autorise la mise en place d’aucune régulation sociale. Pourtant, tout bouleversement technique d’ampleur nécessite une longue période de réadaptation sociale, sans quoi il devient pathogène. La rapidité avec laquelle les innovations contemporaines se succèdent ne laisse aucun répit, d’où une désorientation sociale et psychologique sans précédent dans l’histoire »4. Günther Anders appelait « décalage prométhéen » « l’a-synchronicité chaque jour croissante entre l’homme et le monde qu’il a produit »5.

« La technologie est le front principal qui oppose le pouvoir aux sans-pouvoir »

Une technologie a été développée, il faut donc créer un marché de toutes pièces, et l’État viendra souvent en aide aux puissances industrielles pour développer le marché. Le déploiement technologique nous place bien souvent devant le fait accompli, et maintient l’apparence d’évidence et de légitimité de la prise en main du destin de l’humanité par une minorité. Considérons que « techniques et formes de gouvernement sont étroitement liées »4. Une création technologique ne pouvant être mise en œuvre que par des organisations centralisées et complexes, elle nous fait tomber sous la coupe de ces mêmes systèmes démesurés4. « L’être humain se trouve […] réduit à une totale impotence, sans le secours permanent d’un gigantesque dispositif sur lequel il n’a aucune prise », ajoute Olivier Rey6.

Surtout, Pièces et Main d’œuvre affirment que, « à l’ère du capitalisme technologique, de l’économie planétaire unifiée, la technologie est le front principal qui oppose le pouvoir aux sans-pouvoir. Non pas le seul front, évidemment, mais celui qui commande les autres et où se décide l’issue du conflit. Toute percée ou recul sur ce front se répercute en cascade sur les autres, transforme la situation et les rapports de force. » Et concluent que « si l’on veut vraiment combattre toutes les dominations, hiérarchies, inégalités, discriminations, exclusions, il faudrait au premier chef se dresser contre la plus puissante, la plus menaçante et la moins réversible des dominations : le techno-totalitarisme »7.

La « suppression du choix, caractéristique de la tyrannie technologique, devrait motiver l’opposition – au moins le doute – des prétendus esprits libres, à qui celle-ci s’impose autant qu’à nous » peuvent conclure PMO1. Apprenons à questionner la technologie, sa place dans nos vies, son emprise parfois, ses implications sociales. Apprenons à devenir techno-critique.

Notes de bas de page :

1 – Pièces et Main d’œuvre, « Rendez-nous notre objet d’aliénation favori ou Pourquoi la technologie est le problème », 2007 (http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=111).

2 – Henri Lefebvre, « La somme et le reste », La Nef, 1959 ; cité par Cédric Biagini, réf. ci-dessous.

3 – Cédric Biagini, « L’emprise numérique – Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies », L’Échappée, 2012.

4 – Cédric Biagini & Guillaume Carnino, dans Collectif, « La tyrannie technologique – Critique de la société numérique », L’Échappée, 2007.

5 – Günther Anders, « L’obsolescence de l’homme – Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle » [1956], Encyclopédie des Nuisances/Ivrea, 2002.

6 – Olivier Rey, « Leurre et malheur du transhumanisme », Desclée de Brouwer, 2018.

7 – Pièces et Main d’œuvre, « Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme », Service compris, 2017.

Christophe Gibiat

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