
Il y a quelque temps, on m’a demandé pourquoi, depuis qu’elle est à nouveau accessible à tous (mi-mars 2022), je me rends moins à la médiathèque de Tulle qu’avant l’épidémie de Covid-19. Voici ma réponse.
Rappel des faits : durant l’été 2021, le Président de la République Emmanuel Macron, son Premier ministre et celui de la Santé imposèrent, grâce à une Assemblée nationale ombre d’elle-même, un laissez-passer d’abord qualifié de « sanitaire », puis, suite à une accentuation des restrictions de libertés, de « vaccinal ». Ce laissez-passer, bien qu’abusivement nommé « passe 1 », interdit à de nombreuses personnes d’accéder à certains lieux et de pratiquer certaines activités. C’est ce qu’osa imaginer et mettre en place la Macronie, dans l’esprit bien entendu « républicain » dont elle se réclame.
Partout, la plupart des élus, des directeurs de lieux et institutions publiques particulièrement, ont appliqué cette discrimination arbitraire et antirépublicaine : vous, vous pouvez rentrer ; vous, non ! Le président de Tulle agglo, Michel Breuilh, lors d’une action de contestation de l’application de cette mesure à la médiathèque de Tulle, a répondu qu’il était « au ras des pâquerettes », se contentant d’appliquer la réglementation. C’est justement ce que je reproche à ces élus : valider et mettre en œuvre
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sans prendre de hauteur, semblant omettre leur rôle politique et oublier l’éthique républicaine. C’est aussi ce que je reproche aux directions des lieux publics qui se sont également soumis, voire ont accepté de bonne grâce cette discrimination. C’est, toute proportion gardée avec la référence historique, la banalité du mal décrite par Hannah Arendt : simplement appliquer les ordres, sans réfléchir, ou en considérant que l’exécution d’une consigne abjecte n’implique aucune responsabilité personnelle puisqu’on n’en est pas à l’origine. Cela conduit à s’interroger : jusqu’où ces personnes sont-elles prêtes à obéir ? Je considère que celles qui ont ainsi agi sont susceptibles de devenir complices d’ignominies, d’atrocités, voire de totalitarisme, et, sans leur faire de procès a priori, je me défie d’elles désormais. Pour cette raison, la médiathèque de Tulle, en l’occurrence, ne peut plus être un espace familier dans lequel je me sens à mon aise. Mon rapport presque affectif à ce lieu et son personnel a été rompu. Bien entendu, cette médiathèque, sa direction et le président de Tulle agglo sont des exemples ; je
Nexter S.A. est un groupe industriel français de l’armement dont le siège social est situé à Versailles. En 2021, le groupe Nexter emploie 4 000 salariés sur douze implantations à travers l’Europe. Les effectifs sont répartis entre quatre pôles d’activités : Nexter Systems, Nexter Munitions, Nexter Electronics et Nexter Mechanics, ce dernier implanté notamment à Tulle. Quelle n’est donc pas notre joie d’apprendre par un communiqué daté du 22 mars dernier que l’entreprise vient de remporter l’appel à projets des munitions téléopérées Colibri : au moins, ça maintiendra l’emploi dans le secteur ! Lancé en mai 2022, cet appel à projets de l’Agence de l’innovation de défense (AID) vise à doter le ministère des Armées d’un drone disposant d’une charge opérationnelle active : un nouveau type de munition téléopérée de type « charge à fragmentation à effets contrôlés » dédiée aux drones. « Ce système assurera une capacité de destruction importante sur une cible statique ou dynamique. Il pourra être déployé par divers opérateurs grâce à sa facilité de prise en main. »
Qu’il s’agisse de la guerre actuelle en Ukraine ou d’une autre moins médiatisée, le téléspectateur corrézien aura donc bientôt le plaisir et surtout la fierté de pouvoir contempler l’efficacité de ce type de munition pour crever des yeux, casser des mâchoires ou encore arracher des mains. « Un challenge extrêmement motivant pour toutes les équipes impliquées dans ce projet. » « Nexter […] prend donc un nouveau virage en se positionnant sur un marché en pleine expansion à l’échelle mondiale. »
Quant à savoir si, à l’instar des lanceurs de balles de défense (LBD) initialement fabriqués pour enrayer la menace terroriste mais désormais utilisés pour repousser et réprimer les mouvements sociaux en cours 1 , quant à savoir, donc, si ce type d’appareillage et de munition sera bientôt utilisé dans nos rues lors des manifestations à prévoir contre la destruction de notre système social ou l’accaparement de l’eau par quelques-uns, nul ne saurait le dire ou n’oserait encore le prédire…
1. Concernant la récente et très inquiétante militarisation des forces de l’ordre, voir l’excellent documentaire en deux épisodes Au nom du maintien de l’ordre de Paul Moreira, 2022, actuellement disponible sur Arte TV (urlr.me/tn9GW, jusqu’au 29 juillet). Source : Nexter (urlr.me/hgxQR).
ne les mets pas plus que d’autres en accusation puisque ces mesures ont été appliquées très largement 2 .
Ce point de vue pourra paraître excessif, intransigeant, mais il faut savoir déterminer la limite à ne pas dépasser. Ce laissez-passer ma‐ nifestait de façon non équivoque l’autoritarisme qui caractérise l’extrême centre incarné par la Macronie. C’était une limite inacceptable. Nous sommes entrés dans une période de néolibéralisme autoritaire, et, dans les temps mauvais que nous traversons, je crois qu’il est impératif de prendre position, d’affirmer un refus lorsque c’est nécessaire, c’est-à-dire réaffirmer les valeurs démocratiques et républicaines lorsque l’État ne les respecte pas.
1. Voir « La novlangue démasquée », La Trousse, n° 41. 2. Mais certains, à Tulle particulièrement, qui n’étaient ni fonctionnaires ni élus mais présidents de clubs sportifs ou d’une autre structure accueillant du public, ont su refuser.
CHRISTOPHE GIBIAT





