Nous sommes trois à silloner Tulle et l’arrière de ses grandes surfaces. Cherchant les coulisses, l’après. Des questions simples en tête : que deviennent les invendus des supermarchés ? Le don se pratique-t-il et qui peut en bénéficier, les employés, des associations « charitables » aptes à redorer les blasons ? Existe-t-il des filières de transformation pour donner une seconde vie à certains produits ?
Pour quelques heures à peine nous allons plonger dans les poubelles du capitalisme, mais aussi questionner les employés, chefs, et autres personnes disposées à nous répondre.
STRATÉGIES AVANT-PERTE
Globalement, les mêmes réalités partout : tout le monde a intérêt à réduire les pertes. Plus il y a de pertes de matière, moins il y a d’oseille dans les caisses, et plus il y a de manutention inutile. Toutes les enseignes ont donc mis en place des stratagèmes pour tenter d’écouler les produits jusqu’à la date limite de péremption, tellement, tellement crainte ! « Après, plus personne pour vous couvrir en cas de pépin » nous confie un directeur alpagué dans les rayons.
Certains écoulent le pain sec en bradant les gros sacs de baguettes aux particuliers, qui « se battent presque pour en avoir le matin avant l’ouverture ». Des bacs de produits dits « déclassés » sont installés, contenant des produits à à prix réduits, à quelques jours de leur DLC (1) ; souvent des produits liés au temps qu’il fait (brochettes et sandwichs ne se vendent pas si il pleut), des produits « moches » (fromage qui coule dans le plastique…), et de la viande. Viandes et poissons sont les principaux invendus, et sont jetés systématiquement pour ne pas prendre de risques.
Une poissonière trouve bien dommage de jeter tant de matière chaque semaine.
Peut-elle en récupérer un peu ? Sûrement pas. Le sus-dit directeur confirme : « On ne donne jamais aux salariés. C’est la règle et il ne faut pas déroger. Sinon, on sait où ça commence, mais on sait jamais où ça finit ».
Pourtant, dans une grande surface non loin de là, une employée nous explique que, faute de pouvoir les récupérer, les salariés bénéficient de prix réduits sur les produits qui ne peuvent plus être vendus.
Certaines associations bénéficient aussi de certains produits secs, retirés des rayons 2 jours avant la DLC.
Nom des assoces : contacter superU, leclerc, intermarché
Et certaines filières, nous confirme le directeur, sont en place depuis longtemps : la viande invendue est désossée et dégraissée, et cette matière brute est envoyée vers les filières cosmétiques, trouvant une seconde vie dans les crèmes solaires et crèmes beauté (petite pause prosélyte : dans ce numéro de la trousse, Paulette vous propose une recette de crème solaire maison et largement moins dégueu…).
Et dans les poubelles ? Encore une fois, aucune prise de risque. « Nous sommes responsables des produits, de leur arrivée jusqu’à leur vente ou destruction finale. De toutes façons, personne n’a accès à nos poubelles. »
DES FORTERESSES… PAS SI BIEN GARDÉES
De fait, en faisant le tour de certaines grandes surfaces, on se dit au premier abord qu’il est quasi-impossible de récupérer dans les containers sans une échelle et une pince coupante. Les portes cadenassées font 3 mètres de haut, et les caméras sont dissuasives.
Pourtant, ici un trou dans le grillage, là une porte qui n’est pas fermée, et souvent des containers plus petits, rangés à l’arrière des magasins. À part un ou deux lieux imprenables, récupérer n’est pas compliqué.
À l’intérieur des containers, c’est le bordel. Ce qui frappe sur cinq grandes enseignes visitées, c’est qu’aucune ne semble pratiquer le tri sélectif, à part pour le carton, et encore. On y trouve à chaque fois pêle-mêle des aliments encore consommables, au milieu d’immondices et emballages en tout genre. Plastique, verre, chaussures, fleurs, mégots, … la liste est longue et parfois surprenante. Quant aux aliments (ou choses qui furent aliments un jour), on y trouve pains, viennoiseries, fruits et légumes, viande, sandwichs, salades sous vide, yaourts en pagaille périmés du jour-même ou dans les jours à venir…
Les légumes et fruits sous vide sont systématiquement jetés dans leur emballage, parfois par kilos entiers ; pourtant, depuis l’adoption par le Sénat de la loi contre le gaspillage alimentaire des grandes surfaces en février 2016 (cf encadré), les produits devenus impropres à la consommation doivent être valorisés par « l’alimentation animale » ou utilisés « à des fins de compost ».
La loi est satisfaisante sur papier, mais visiblement personne n’est là pour vérifier sa mise en oeuvre et sanctionner le cas échéant.
UNE PRATIQUE DE MOINS EN MOINS MARGINALE
Derrière le magasin discount d’une zone commerciale de Tulle, on se retrouve à fouiller en même temps qu’un couple qui fait les poubelles d’en face, d’une enseigne de boulangerie industrielle. Nous récupérons deux paquets de mâche sous vide périmée du jour-même, en très bon état. Les deux personnes les remarquent et nous lancent qu’on « a du pot d’avoir trouvé un truc potable dans ce container. D’habitude, ils javélisent tout, et c’est pas les seuls. » Pratique confirmée par V., (cf encadré), aguerri lui aussi au glanage dans les poubelles, et totalement illégale depuis la loi de 2016. Pourtant, après plusieurs passages, pas de trace de détérioration des produits. La loi semble avoir fait effet.
contacter aldi pour demander
Une employée de la dite-boulangerie voisine, nous voyant un soir à la fermeture le nez dans ses poubelles, vient à notre rencontre. D’abord méfiante, elle se détend quand nous lui expliquons notre démarche et accepte de discuter un peu. Elle nous dit essayer de ne pas mélanger le pain aux autres déchets, pour qu’il puisse être récupéré plus facilement. Les « gitans », nous dit-elle, « viennent tous les jours pour leurs bêtes, des cochons. » Et dans les poubelles du magasin discount, très proches ? « Tous les jours, beaucoup de gens viennent récupérer dans leurs poubelles. En pleine journée, souvent entre midi et deux. »
témoignage Flo à inclure
De fait, le soir, il n’y a déjà plus grand chose. La saisonnalité y est aussi pour beaucoup : l’hiver, les aliments se conservent plus longtemps une fois jetés. Dès qu’il fait chaud, il faut faire vite : manger un yaourt non périmé mais gonflé promet un bon petit shoot bactérien.
CONCLU
Partout, c’est donc le même constat désespérant : dans chaque container fouillé on trouve des aliments encore consommables, ou qui l’auraient été quelques heures avant, quand la chaîne du froid n’avait pas encore été rompue.
Il y a donc moyen de récupérer des victuailles, en ayant le coeur parfois bien accroché.
Mettre la main sur une tête de lapin à l’oeil vitreux pour accéder aux yaourts du jour n’est pas à la portée de tout le monde, il faut une bonne dose de nécessité pour mettre ensuite les yaourts dans son cabas.
Le pain, pour lequel le Tiers-État avait pris les armes, se perd chaque jour en France par tonnes entières. Nous l’avons retrouvé dans tous les containers visités, relégué au statut de simple scorie de notre société du gaspillage. Nous sommes désormais consommateurs, à l’intérieur des grandes surfaces ou clandestins, à l’arrière de celles-ci. Pourtant, les chemins ne mènent pas tous au Sirtom ; les chemins de traverse sont pléthores, et on espère, de plus en plus nombreux à être empruntés.
(1) DLC : En matière de conservation, le conditionnement des produits alimentaires doit indiquer au consommateur la limite au-delà de laquelle un aliment est susceptible d’avoir perdu soit ses qualités micro-biologiques (pouvant entraîner des problèmes sanitaires), soit ses qualités gustatives, physiques, ou nutritives.
Pour les denrées périssables, on parle de date limite de consommation (DLC).











