Ils affichent des couleurs vives, leurs petits noms sont trop mignons et à en croire les pouvoirs publics, ils n’ont aucun défaut. Vous voyez de qui il s’agit ? Non ? Des compteurs communicants, pardi ! Vous connaissez déjà certainement Linky, le compteur « intelligent » d’ERDF qui vient remplacer votre ancien compteur électrique. Et ce n’est que le début ! Ses petits frères pour le gaz et l’eau sont en route et vont bientôt débarquer. Pour en savoir plus, rien de tel qu’une réunion d’information comme celle organisée mi-mars à Brive. « Mais à quoi bon », me direz-vous. « Ils sont si parfaits qu’on les installerait les yeux fermés ». Alors là, rien n’est moins sûr…
Vendredi 18 mars, près de deux-cent personnes assistaient, à Brive, à une réunion d’information organisée par Corrèze environnement, sur les compteurs communicants. A l’origine du rassemblement : des particuliers inquiets suite aux premières installations à Brive, fin 2015, de Linky, le compteur « intelligent » d’ERDF ; sans débat ni réunion publique préalable, bien entendu.
Pour passer outre la communication des fournisseurs d’électricité, de gaz et d’eau et répondre aux interrogations de citoyens souvent gavés de discours lénifiants, en quête d’analyse approfondie sur le sujet, les organisateurs de la soirée avaient invité Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire et élu de Saint-Macaire en Gironde. Ce citoyen engagé, aux antipodes du mouton de Panurge, a voulu en savoir davantage sur la généralisation de ces compteurs « miraculeux ». Ses recherches, jalonnées d’interrogations auxquelles les chantres du « tout-communicant » se gardent bien de répondre, l’ont conduit à adopter une attitude de prudence. Ainsi, par trois délibérations, sa commune a dit non au déploiement des compteurs communicants sur son territoire1http://refus.linky.gazpar.free.fr/. Ayant fait des émules, c’est le fruit de cette expérience et de ses recherches que Stéphane Lhomme était venu partager en Corrèze.
http://refus.linky.gazpar.free.fr/
L’individu est mort, vive le consommateur !
Durant près de deux heures, il décortique la communication des fournisseurs, ERDF en tête. Une communication rassurante qui déresponsabilise l’individu désormais suppléé par son compteur en matière de bonnes pratiques de consommation. Nullement attiré par le miroir aux alouettes, il bat en brèche l’argumentaire du marchand d’électricité.
Sur le bénéfice environnemental de la nouveauté, il estime, à terme, à quatre-vingt millions le nombre de compteurs remplacés (d’électricité, de gaz, et d’eau confondus) en parfait état de fonctionnement. Ajoutez à cela une durée de vie de quinze ans pour les compteurs communicants contre soixante pour les compteurs actuels, et pas sûr que Linky & Co. soient les meilleurs amis de la planète.
Quant aux avantages pour le consommateur, ils ne sautent pas aux yeux de l’élu girondin. Certes, on évite le fameux relevé annuel, mais pour le reste… Les factures en fonction de sa consommation réelle ? Ca existe déjà avec le relevé confiance. Un suivi de sa consommation et des coûts en temps réel pour le client ? Comme les compteurs intelligents ne communiquent qu’à destination des distributeurs et fournisseurs et ce entre minuit et six heures du matin, aucun intérêt pour le consommateur. Un calcul de la consommation plus juste ? Ces compteurs fonctionnant en grappes, la défaillance d’un compteur entraine nécessairement des erreurs.
Et dernier coup de massue, les factures semblent n’avoir pas diminué dans les endroits où Linky a été installé.
À ceci s’ajoutent des questions sur les données transmises, leur collecte et leur utilisation à des fins commerciales. Si la CNIL assure que le consommateur pourra refuser le stockage, par le compteur, des données le concernant ou en refuser la vente par ERDF, demeurent les risques de piratage.
Autre pomme de discorde : les courants porteurs en ligne (CPL). Utilisés pour transmettre les données aux fournisseurs, ils émettent un rayonnement électromagnétique classé catégorie 2B, c’est-à-dire « cancérogène possible » par l’OMS2Cette classification compte trois niveaux : 1(cancérogène avéré), 2A (cancérogène probable) et 2B(cancérogène possible). Or, il est extrêmement compliqué d’évaluer l’impact de faibles doses répétées dans le temps. Pour S. Lhomme, il n’est pas souhaitable d’ajouter les compteurs communicants (électricité, gaz, eau) à ce qui existe déjà (2G, 3G, 4G, wifi). « On devrait avoir le choix d’en refuser l’installation et à l’avenir, de pouvoir remplacer un compteur défectueux par un compteur classique ».
Cette classification compte trois niveaux : 1(cancérogène avéré), 2A (cancérogène probable) et 2B(cancérogène possible)
Derrière ce bilan critique, reste tout de même une porte de sortie. « Légalement, les compteurs sont la propriété des communes » (ou des intercommunalités, en cas de transfert de compétences) précise S. Lhomme. Rien n’oblige donc les communes à accepter le déploiement des compteurs communicants sur leur territoire3Au 13 avril 2016, 95 communes ont déjà adopté une délibération contre le déploiement de Linky sur leur territoire : http://refus.linky.gazpar.free.fr/.
Au 13 avril 2016, 95 communes ont déjà adopté une délibération contre le déploiement de Linky sur leur territoire : http://refus.linky.gazpar.free.fr/
Suivent ensuite les questions et témoignages du public. Venues des quatre coins de la Corrèze, des personnes expriment leurs craintes de se voir installer un compteur communicant sans pouvoir s’y opposer. Surtout que les installations ont déjà commencé à Brive. Certains évoquent un « déni de démocratie » face à l’absence de consultation préalable des intéressés, à une époque où les élus se targuent de consulter les citoyens sur les sujets du quotidien.
Présent dans la salle, Daniel Freygefond, connu à Brive pour avoir conduit une liste écolo, citoyenne et solidaire aux élections municipales 2014, n’y va pas par quatre chemins : « des élus sont présents dans la salle, il serait intéressant d’avoir leur avis », suite à quoi Christophe Patier, premier adjoint au Maire de Brive, prend la parole. Et loin de se montrer compatissant avec ses concitoyens privés de débat et soucieux de ne pas être les dindons de la farce, il reproche à Stéphane Lhomme d’ « agiter les peurs ». Il affirme avoir constaté lui-même le bon fonctionnement du dispositif. Bref, le doute n’est pas permis. Et pour tourner en ridicule les craintes vis-à-vis des ondes électromagnétiques, l’élu cavalier ajoute : « qui n’a pas de portable dans cette salle ? ».
Face au malaise engendré, un autre élu briviste prend la parole. Bernard Longpré, quatrième adjoint au Maire, en charge de l’Environnement. Affirmant, à titre personnel, n’avoir eu connaissance que récemment de la généralisation de Linky, il dit partager les doutes de la salle, notamment sur les questions soulevées en matière de santé et, en tant que citoyen, ne sait quoi penser. Pour lui, le sujet mérite clairement d’être approfondi.
« On reste sur sa faim », diront plusieurs personnes à l’issue de la réunion. Pas d’argument scientifique décisif permettant de faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre, mais une certitude tout de même : quand une directive européenne va dans le sens des intérêts d’un groupe puissant avec la complicité de l’Etat, peu d’élus ont le courage d’en interroger le bien-fondé. Et encore moins d’exprimer un désaccord avec une communication très loin d’une information claire, neutre et objective. A l’heure où l’on parle de remettre le citoyen au cœur du processus décisionnel politique, où les municipalités créent des comités de quartier et autres mécanismes participatifs à la chaîne, continue de planer l’ombre d’un système pyramidal où la bonne parole venue d’en haut ne souffre aucune remise en question et où les individus sont cantonnés à la fonction de consommateur.
Encadré
35 millions de nouveaux compteurs électriques Linky déployés d’ici 2020
C’est ce que prévoient les pouvoir publics et ERDF4http://www.senat.fr/questions/base/2012/qSEQ120700159.html, gestionnaire à 95 % du réseau de distribution d’électricité en France.
http://www.senat.fr/questions/base/2012/qSEQ120700159.html
À l’origine, se trouve une directive européenne de 2009. Elle impose aux États membres de l’Union « la mise en place de systèmes intelligents de mesure qui favorisent la participation active des consommateurs au marché de la fourniture d’électricité »5La directive 2009/72/CE du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 concernant les règles communes pour le marché intérieur de l’électricité à consulter sur http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2009:211:0055:0093:fr:PDF. L’objectif est qu’en 2020, « 80% des clients [soient] équipés de systèmes intelligents de mesure »6Idem.
La directive 2009/72/CE du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 concernant les règles communes pour le marché intérieur de l’électricité à consulter sur http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2009:211:0055:0093:fr:PDF
Idem
Dès 2009, la France lance une expérimentation et déploie trois-cent-mille prototypes de compteurs Linky. En 2011, la Commission de régulation de l’énergie (CRE), gendarme français des marchés de l’électricité et du gaz naturel, rend une évaluation favorable ouvrant ainsi la voie à la généralisation des compteurs Linky dès 2015.
Pour Gazpar, le compteur communicant de GRDF, le déploiement devrait s’échelonner de 2016 à 2022.
Pour savoir quand Linky arrive dans votre commune, vous pouvez vous rendre sur le site internet d’ERDF7http://www.erdf.fr/linky-bientot-chez-vous avec votre code postal ou alors, consulter vos élus. Et pour refuser son installation chez vous, il est toujours possible d’envoyer une lettre recommandée au fournisseur.
http://www.erdf.fr/linky-bientot-chez-vous
Hilmar Braken





