
En matière de politique, il y a les discours et les actes. Pour les discours, notre ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll, est particulièrement habile. Dans une interview publiée en septembre dernier 1, notre homme parlait d’agro-écologie : « Depuis des années, et bien avant même d’avoir la responsabilité de ce beau ministère à la croisée des hommes, des territoires et des produits, j’ai acquis des certitudes sur la nécessité de produire autrement. L’agro-écologie, je la définis avant tout comme un état d’esprit, une volonté et aussi une forme d’optimisme et de confiance dans les ressources de la nature elle-même et dans l’intelligence des hommes. Ce n’est pas une vision angélique ou marginale, c’est simplement la conviction que nous n’utilisons pas toujours le potentiel que la nature nous offre pour se réguler elle-même. Ne pas labourer un champ et permettre aux lombrics de travailler le sol en lieu et place des tracteurs, gérer les successions de cultures en tenant compte de la résistance de chacune aux aléas climatiques, privilégier les auxiliaires de cultures tels la coccinelle pour combattre les pucerons au lieu d’utiliser un insecticide, c’est cela concrètement l’agro-écologie. »
En septembre encore, Le Foll rappelait au Figaro 2 qu’il n’a jamais soutenu le projet de ferme des 1 000 vaches dans la Somme : « Il est même le contraire du projet porté par le ministère au travers de la loi d’avenir de l’agriculture. »
Lors de la Conférence environnementale en novembre dernier, Le Foll réitère en faisant à nouveau l’apologie du ver de terre : « Trois tonnes de vers de terre à l’hectare, ça vous remue 280 tonnes de terre. Pendant ce temps-là, vous n’avez pas besoin de labourer » 3.
Là, le citoyen peu averti peut légitimement penser que le gouvernement prend enfin conscience qu’il est urgent de changer de modèle agricole.
Et puis il y a les actes… Vous trouverez ci-dessous la carte de l’industrialisation de l’agriculture, rendue publique par la Confédération paysanne 4, à l’ouverture du Salon de l’agriculture à Paris. Si cette carte n’est pas exhaustive, elle met en évidence comment, au-delà du symbole des 1 000 vaches, une agriculture destructrice se met en place. La Loi Macron (articles 27 à 30) et les récentes annonces de Manuel Valls démontrent clairement que cette dérive correspond à la volonté du gouvernement. Pire. Dans une interview donnée au Figaro le 17 février dernier 5, Le Foll ôte son masque d’écolo : « J’ai la volonté de mettre en œuvre le mieux possible dans les six mois à venir la nouvelle Politique agricole commune et la loi d’Avenir agricole. (…) Il existe de nouveau un climat de confiance dans l’avenir dans les filières qui paraissaient sinistrées comme le prouvent ces premiers investissements dans la volaille, que ce soit au niveau des poulaillers (ndlr : voir carte des projets), des outils pour l’export et les projets de méthanisation et d’énergie renouvelable qui permettent une valorisation des rejets agricoles. Du jamais vu depuis dix ans dans ce secteur en pleine restructuration. »
La volonté de livrer l’agriculture aux acteurs de l’agro-industrie se dessine nettement. L’exemple de la pieuvre Sofiprotéol (avec sa nouvelle entité Avril) est particulièrement parlant. Producteur d’aliments (premier importateur européen de soja sud-américain), fournisseur de conseils et de débouchés, banquier, la société du président de la FNSEA s’accapare la production et la valeur ajoutée au mépris des paysans. Avec des paysans plus fragiles, qui deviennent les travailleurs à façon de l’agro-alimentaire, et moins soutenus par les pouvoirs publics que les projets industriels, le calcul est vite fait. Sous couvert d’une prétendue compétitivité, le gouvernement fait le choix d’une agriculture de production sans producteurs, à quoi s’ajoute un déni des préoccupations environnementales et climatiques.
Pourtant, les solutions existent avec l’agriculture paysanne, autonome, relocalisée, respectueuse de ses travailleurs. Une autre vision de l’agriculture, portée notamment par la Confédération Paysanne.
Carte de l’industrialisation de l’agriculture
- 1 000 jeunes bovins de Saint-Didier-d’Aussiat (01). Projet d’engraissement de 1 000 jeunes bovins.
- 1 000 taurillons à Landifay (02). Projet d’engraissement de 1 500 taurillons. Épandage sur 12 communes.
- 2 000 taurillons dans l’Aube (10). Centre d’engraissement à Arcis-sur-Aube. Les déjections des taurillons seront valorisées dans une unité de méthanisation.
- 120 000 agneaux à Rullac-Saint-Cirq (12). Engraissement de 120 000 agneaux par an. Unité de méthanisation en activité.
- 25 ha de serres de tomates à Echillais (17), hors sol chauffées avec la chaleur émise par un méga incinérateur. 50 tonnes de tomates produites par jour, 9 000 tonnes par an.
- Usine à porcelets du Trébrivan (22). Maternité industrielle de 900 truies pour 23 000 porcelets par an.
- 1000 taurillons de la Courtine (23). Centre d’engraissement sur le plateau de Millevaches (1 400 jeunes bovins par an). Projet de panneaux photovoltaïques + méthaniseur.
- 115 000 poulets à Lannepax (32) + 115 000 poulets à Saint-Élix-Theux (32). Élevage de 725 000 poulets par an. 115 000 poulets en permanence.
- 8 ha de serres de tomates à Lapouyade (33), pour une production annuelle de 4 000 tonnes. Chaleur fournie par une unité de biogaz issu d’un site d’enfouissement de déchets ultimes Veolia.
- 11 000 porcs à Saint Symphorien (33). Projet d’extension d’un élevage de porcs de 7 000 à 11 000 places de porcs. Les surfaces d’épandage nécessaires seraient d’environ 1 000 ha.
- Ferme-usine de Monts (37). Projet d’extension d’une exploitation laitière, objectif : 420 vaches laitières, 260 génisses, 210 taurillons, 1300 chèvres, soit 2 200 animaux au total.
- 10 ha de serres de tomates à Parentis (40) hors sol pour une production de 5 000 tonnes de tomates par an. Chaleur produite par une chaudière à bois de 2,5 MW (8 500 tonnes de bois par an).
- 25 ha de serres de tomates à Brécey (50) hors sol chauffées. 50 tonnes de tomates produites par jour, 9 000 tonnes par an.
- 15 000 porcs à Vitry-le-François (51). Projet d’extension d’un élevage porcin à 15 600 places de porcs, 1 100 truies reproductrices / 30 000 porcs engraissés par an.
- 280 vaches laitières à Bréhan (56) avec quatre robots de traite et deux robots de fonctionnement (racleur et affourragement).
- 3 000 porcs à Loueuse (60). Projet d’extension d’un élevage porcin à 3 000 places.
- Ferme-usine de 4500 porcs d’Heuringhem (62). Projet d’engraissement de 4 500 porcs, 8 400 porcs engraissés à l’année.
- 3 000 brebis laitières et 300 chèvres à Espelette (64) et 4 500 brebis laitières et 700 chèvres à Souraïde (64). Élevages conduits en hors sol.
- 690 000 poules à Steinseltz (67). Passer d’un élevage de 800 000 poulettes à l’année (306 000 poulettes en permanence) à un élevage de 1,5 million de poulettes par an (692 000 poulettes en permanence).
- 350 000 poulets à Missé (79). Extension d’un poulailler de 91 000 volailles à 350 000 volailles.
- Usine à porcelets de Luzay (79). Projet de maternité de 1 000 truies pour 25 000 porcelets par an.
- 1,2 million de volailles à Pamproux (79). Élevage de 600 000 poulettes, plus de 600 000 poules pondeuses, 700 millions d’œufs commercialisés par an. Préparation de 13 000 tonnes d’ovoproduits (produits à base d’œufs pour l’industrie agro-alimentaire).
- 250 000 poules pondeuses à Doullens (80). Objectif de 400 millions d’œufs par an.
- Usine des 1 000 vaches (80). Élevage de 1000 vaches laitières et 750 génisses, adossé à un méthaniseur de 0,6 MW.
- 125 000 poulets à Grillon (84). Élevage de 850 000 poulets par an. 125 000 poulets en permanence. Panneaux photovoltaïques sur les 11 000 m2 de bâtiments.
- Usine à porcelets du Poiroux (85). Maternité industrielle de 900 truies pour 23 000 porcelets par an.
- 1 000 taurillons à Coussay-les-Bois (86). Projet d’engraissement de 1 200 taurillons à Coussay-les-Bois. 10 000 m² de bâtiments. Projet de panneaux photovoltaïques sur les bâtiments.
- 1 Huffington Post, le 19 septembre 2014, « L’agro-écologie : l’agriculture autrement » : http://huff.to/1qZnAwl
- 2 Article publié dans le Figaro du 14 septembre 2014 : http://bit.ly/1Fdho7g
- 3 Voir dépêche AFP sur le site de Libération, en date du 27 novembre 2014 : http://bit.ly/1AW2x27
- 4 Sur le site de la Conf’ : http://bit.ly/1GgGS4w
- 5 « Le concept de l’agro-écologie est compatible avec une agriculture plus compétitive » : http://bit.ly/1vp7uPM
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