
Dandy in campagne
L’homme au chapeau traverse souvent la place de l’église de Vigeois, son jeune chien de berger en laisse. Xavier est de ceux qui n’ont pas leur langue dans leur poche et qui ne se privent pas d’asséner à qui veut l’entendre – ou pas d’ailleurs – leurs avis tranchés sur tout : l’inesthétique de l’aménagement urbain, les petits arrangements notables, « l’imbouffable » de certaines restaurations, l’imbuvable de certains vins et de certains gens, le degré zéro de la culture de masse déclinée en villageoises propositions, les faux-culs, les médiocres, et ceux qui n’auraient pas de couilles (et qui ne seraient pour autant ni femmes, ni castrats)… Et tout cela avec une énergie vitale tout aussi ronchonne que blagueuse, pour qui veut bien en rire. Xavier je le connais de moyenne date… Moi, il me fait sourire et j’aime sa verve véhémente toute humaine et finalement rare et tendre de franchise aigre-douce. Encore un article de connivence donc, je vous préviens. Il m’a donné rendez-vous pour l’occasion un lundi après-midi, dans la petite galerie qu’il gouverne. Tout commence, avant d’y entrer, par une engueulade avec un automobiliste inconscient venu se garer en face de la devanture, la place de l’église étant surchargée par un concomitant enterrement à succès. « À soixante-dix ans, je ne me laisse plus faire », me dit Xavier. La tension retombe dès les premiers pas dans l’antre de la contemplation. Aux murs, la plage est à l’honneur. Ambiance de sable chaud sous la brise d’un petit ventilo bien à propos. Au centre de l’espace, nous nous attablons de part et d’autre d’un bureau qui trône là.
L’art doit déranger
Fidèle à ce qu’il est dans la vie, Xavier veut exposer un art qui dérange, qui bouscule les codes établis et les a priori figés. Ici pas de consensus. Au début il voulait constituer une collection photo, puis lui est venue l’idée d’une petite galerie en croisant des lieux du même acabit. Son premier choix d’accroche s’est porté sur une auteure du nom de Sylvie Hugues, pour une expo « Sur la plage ». Sylvie est photographe et rédactrice en chef du magazine Réponse Photo. Elle veut bien prêter son exposition. Elle y propose un panel de photos hors cadrage académique, réalisé au ras du sol, chairs et corps tels quels, loin des images retouchées des magazines. Ensuite Xavier a accueilli Pierre Soulier, capteur d’images amateur membre du club photo de Tulle, pour une exposition intitulée « Pure natur’ailement » : un étale d’oiseaux, comme peints, aux contours dessinés sur des fonds blancs de ciels saturés. Enfin le dernier vernissage en date, ce vendredi 3 août, met à l’honneur une amatrice dont c’est le premier accrochage : Hélène Bourgès. Elle propose des instantanés de textures et de lignes de matières de bords de mer, envoûtants de grâce et d’expression. Trois expositions, trois ambiances très différentes. La suite pourrait voir aux murs s’afficher encore d’autres formes de mise en relief ou en abîme du réel. Sans oublier la dimension politique : Xavier est en contact avec un artiste israélien qui a fait un travail de photo sur des jeunes qui refusent le service militaire dans leur pays. Peut-être donc prochainement à Vigeois…
Les vacances au pays forgent un destin
Xavier n’est pas né là. Ni dans la photo, ni à Vigeois. Mais « j’ai appris à parler au village », me confie-t-il. C’est en effet depuis l’age de ses quatre ans la destination exhaustive des vacances avec ses parents. Nous sommes dans les années 1950 et les grands-parents ont une maison dans le bourg. Les vacances : ce sont trois mois sur douze de bons souvenirs d’une déconnexion avec la vie parisienne du XIIe arrondissement : pêche à l’écrevisse et à la gardèche dans le ruisseau avant que ne soit creusé le lac de Poncharal et vie conviviale du village… Hasard heureux, à la sortie de ses études d’ingénieur en agrologie, Xavier trouve un stage dans le bassin de Brive sur la question épineuse de « comment y valoriser la production laitière ? ». Puis la vie suit son cours et éloigne un peu notre protagoniste de son destin corrézien dans un parcours professionnel en Loire-Atlantique. Des amours, deux enfants, un peu de bohème, 120 chèvres sur 35 ha, des stages de méthodes d’apprentissage, des milliers de bons fromages façonnés quinze années durant, une séparation, puis le « sabordage » de la ferme. Nous sommes en 2000, Xavier se forme à « l’optimisation des organisations » et travaille ensuite dans une boîte de transport exceptionnel. Il y est comptable. 2009 marque le retour au pays, dans la maison familiale qu’il décide d’occuper définitivement. Il trouve un poste de prof d’agronomie et d’économie au lycée des Vaseix, à côté de Limoges. Puis c’est enfin la maigre retraite, il y a deux ans.
De photographe à galeriste
Et le lien avec la photo, me direz-vous ? La photographie est pour Xavier une découverte tardive, concomitante de deux rencontres déterminantes, l’une amoureuse, et l’autre affective avec ses petits-enfants. Une envie naît de capturer l’être, de saisir l’instant, ou plutôt d’en révéler quelque chose… Xavier prend alors des cours du soir, à la sortie du lycée des Vaseix, puis participe au club photo de Tulle. Il y fait des stages pratiques. Mais surtout, il furète, entre Paris, Lyon et Marseille à la rencontre des différents artistes et de leurs styles et leurs prises de vue. Il constitue aussi, chemin faisant, un fonds documentaire de livre et de revues. L’année dernière, il rachète la boucherie-charcuterie Mazaleyrat et décide d’en faire un studio d’habitation, deux chambres d’hôte et une petite galerie. Nous y sommes. 25 m² d’exposition s’offrent au public directement après la rapide ascension d’un petit perron de pierres en façade. La galerie Éden est aussi un lieu ressource : étagère de la connaissance photographique et bureau de la tentation à se laisser emporté par un effeuillage d’ouvrages aux délices évocateurs de la capture des clairs-obscurs. Ici c’est Xavier le patron. « Après l’expérience de la Pt’ite Fabrique solidaire à passer des heures à échanger sur où on va mettre un canapé, je me suis dit que je n’étais pas fait pour les atermoiements du collectif. »1 Pour autant, dans l’évocation des perspectives à venir, Xavier me parle d’association support à créer en lien avec la galerie et son activité de photographe. Ainsi, à terme, autour d’Éden devraient venir s’articuler d’autres propositions, comme des expositions de peinture, des stages et des conférences… Le lieu des délices ne serait donc qu’au début de son foisonnement jouissif…
1. La P’tite Fabrique solidaire est un bar associatif situé à Uzerche, place Jean-Jaurès (derrière l’église), auquel a participé Xavier comme l’un des premiers membres du CA lors des débuts de l’aventure collective en 2012.
Philippe Van Assche






