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La Trousse Corrézienne

LTC 43 · 1 juillet 2022

BONJOUR, JE M’APPELLE POULE

BONJOUR, JE M’APPELLE POULE — La Trousse corrézienne n°43

et je suis une poule noire du Berry

Vive le plein air ! Je suis née et je vis ici, en Corrèze, sur les plateaux, là, quelque part. Je vis à l’air libre, de toute façon je ne peux pas être enfermée, je suis d’une race rustique qui ne supporte pas l’élevage en batterie, dans un hangar.

Je suis polyvalente, une bonne pondeuse et de très bonne chair surtout. Pour être en forme, j’ai besoin d’une bonne nourriture. Bingo ! Mes patrons me nourrissent avec des graines germées : c’est-à-dire du blé, qu’ils font pousser dans le champ à côté1, de l’orge aussi et de l’avoine pour les pondeuses. Pas de maïs, beurk ! On attrape du mauvais gras avec de la chair jaune, et faut beaucoup d’eau pour le cultiver, c’est nul ! Mais ce que j’aime le plus, c’est la « baccade », la bouillie de blé, orge, pois, avec tous les restes de farine de châtaigne, patates, pain, petit lait et autres restes et récup’. Même des vers de farine élevés exprès. Miam !

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ose-t-il dire ça ? Et en attendant, comment fait-il pour vivre, garder son logement… et la tête haute ? Mais c’est un battant, je vous l’ai déjà dit. Il a tout de suite retrouvé quelques heures de travail et décroché un entretien qui devrait peutêtre lui faire même espérer mieux très vite. Il rebondit, malgré son handicap et cette expérience douloureuse. Mais pour combien de temps ? Et dans quelles conditions ?

Après enquête, et même si c’est déconcertant, la réponse est simple. Son statut de travailleur handicapé ne le préserve pas de la dureté du monde du travail, en particulier dans la jungle de la grande distribution. Son patron, employant au moins vingt salariés, doit embaucher des personnes en situation de handicap dans une proportion de 6 % de l’effectif total. Il peut ainsi déclarer les heures de ce jeune pour cocher les bonnes cases afin d’obtenir des aides pour le maintien dans l’emploi. Oui, vous avez bien lu, le maintien dans l’emploi. Quelles sont ses obligations par rapport au travailleur bénéficiant de la RQTH ? Il se doit juste d’assurer les aménagements nécessaires à l’agent concernant ses horaires ou son poste de travail.

Mais surtout, pour être en forme, je suis dehors à l’air libre, avec les copines, sur de vraies prairies verdoyantes grâce à la rotation des parcs, tous les mois et demi, pour que la terre et la végétation se renouvellent. Il nous faut de l’herbe, merci de respecter nos besoins physiologiques ! Parce que nous sommes de vraies poules tondeuses ! Les végétaux, et les insectes, les moindres bestioles, tout y passe et on finit par mettre la terre à nu. Dans les élevages industriels, bio ou pas, le plein air est très souvent une blague : une zone morte de terre battue devant un hangar, tu parles d’un plein air ! Pas étonnant que la majorité des poules ne sortent pas ! Nos parcs sont électrifiés et nous avons de jolies cabanes pour le soir parce que le renard passe jeter un œil toutes les nuits ; et les pondoirs sont derrière.

Nos patrons ne privilégient pas la productivité ! Après notre période pondeuse, on est destinées à devenir poule au pot et on vit deux ans et demi, trois ans, quelquefois quatre ! Idem pour les quelques coqs reproducteurs qui sont sélectionnés. Les poulets, eux, élevés pour leur chair, vivent cinq mois et demi environ. Certains sont des coucou de Rennes. Nos poussins naissent ici, tous les mois, en couveuse artificielle. La survie est de 80 %, les plus faibles meurent. Ensuite ils sont quelques mois dans des volières parce que les pies, les corneilles et autres gros volatiles en sont friands ! Pas de cochonneries de traitements pharmaceutiques/chimiques, pas d’antibiotiques chez nous : pour la coccidiose, par exemple, qui provient d’un parasite présent dans le sol, et qui

NB

Ayant respecté cela, il est inattaquable, malheureusement. La médecine du travail, quant à elle, doit avoir une attention et une vigilance particulière à l’application de ces obligations mais son intervention se limite à cela.

Alors bien sûr, on peut considérer qu’il a rempli ses devoirs puisqu’il n’a pas failli dans l’aménagement des horaires ou du poste de travail de son employé. Mais comment accepter un tel comportement sur une fin de contrat ? Au-delà du handicap, il s’agit de la question, essentielle, de la gestion du personnel. On parle bien de la question, très humaine, des Ressources Humaines !

Dans ce monde où des femmes et des hommes se tuent pour une misère à être l’employé·e du mois, quand pourra-t-on observer que l’employeur du mois a ainsi été reconnu pour sa générosité, son humanité ou sa droiture, qualités malheureusement non exigées pour sa candidature au poste de chefaillon sans vergogne ?

1 Le prénom a été modifié.

donne des diarrhées sanguinolentes pouvant être mortelles, on a des soins naturels avec vinaigre et huiles essentielles. L’hygiène des cabanes est fondamentale, les patrons nettoient régulièrement (et même au chalumeau contre les poux rouges qui peuvent pulluler) et ils n’utilisent pas de paille mais du bois raméal fragmenté (BRF)2 pour la litière ; la terre de diatomée est un bon répulsif aussi. Pas d’épidémie virale dans notre secteur – très peu d’élevages industriels – donc, on nous laisse tranquilles… Notre problème, ce sont les rapaces. Les vautours, paraît-il, attaquent et mangent directement la poule au sol : ils la tuent, se nourrissent, prélèvent des morceaux… Ensuite, c’est nous les poulettes qui finissons le boulot : que voulez-vous, la vue du sang, on ne peut pas s’en empêcher… Nous sommes omnivores… Les rapaces, à une époque, prélevaient 10 %, 20 %, et peu à peu ont détruit plus des trois quarts du cheptel d’un enclos. Il a fallu se résigner à planter de solides poteaux et couvrir de filets, d’abord pour les parcs les plus éloignés. À terme, tous les parcs seront couverts.

Voilà, pour conclure, on peut le dire : nous sommes des poulettes privilégiées, dans un monde de brutes. Non ?

1 Le cours des céréales a doublé en quelques mois ! Donc recherche d’autonomie indispensable. Cultures sur des parcelles pendant deux ans puis trois ou quatre ans en prairie – pour les chevaux – afin de n’ajouter aucun intrant : ni herbicide, ni insecticide, ni engrais de quelque sorte. 2 Broyat de rameaux.

la trousse corrézienne n °43 – 7

17/06/2022 13:11

christophe rastoll

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

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