Crise de la démocratie, crise du modèle représentatif, désir (pas si répandu, reconnaissons-le) de participation. Bon. Et dans les entreprises, dans les associations, qu’est devenue la belle idée d’autogestion ? Le dossier qui suit soulève sans doute plus de questions qu’il ne donne de réponses. Car l’autogestion, n’est-ce pas chaque jour (re)mettre en question, inventer ? Au Battement d’ailes, à Cornil, non seulement on pense l’autogestion, mais on la met en pratique au quotidien.
Pourquoi l’autogestion puisque la gestion, de gestus : porter volontairement sur soi, suffirait à affirmer la volonté de prendre en charge ? D’aucuns prétendront que tout le monde n’a pas cette volonté, ce qui n’est pas contestable. Laisser d’autres gérer, jusqu’à son propre quotidien, semble une évidence sur tous les continents pour une majorité de nos congénères. Il en va de l’ordre du monde. Gérer, c’est décider, donc imposer des choix et soumettre les autres à ces choix. Laissons la tyrannie, point ultime de l’arbitraire de l’exercice du pouvoir1, pour rester dans le champ de la rationalité où, dans la majorité des sociétés contemporaines, se pensent l’ordre et son corollaire, l’organisation hiérarchique.
Nous n’aurions donc rien inventé de plus efficace pour prévenir l’anomie, autrement dit le chaos, que la hiérarchie. La hiérarchie s’appuie sur un présupposé : du chef au directeur (cela vaut aussi au féminin, bien sûr, et pour toute fonction hiérarchique), le supérieur disposerait plus que quiconque non seulement de compétences larges en lien avec l’activité de l’organisation, mais aussi des facultés d’organisation des groupes humains en conformité avec les objectifs fixés. La hiérarchie, dont on aurait tort d’éluder la dimension morale, relève d’un principe communément et universellement partagé. On ne peut que le constater. À tel point que, si l’on excepte les milieux artistiques (encore faudrait-il y regarder de plus près), toute rétivité à la hiérarchie présente des caractères de pathologie sociale, et peut-être même mentale, pour le sens commun. Pour l’autorité, c’est une atteinte à la morale, c’est le germe de la sédition.
La hiérarchie et les rapports de subordination qu’elle suppose revêtiraient un caractère de nécessité. Que cette nécessité soit aussi largement admise, voire âprement argumentée, souvent au moyen de sophismes, y compris par celles et ceux qui subissent la subordination hiérarchique, voilà qui ne laisse pas d’étonner de prime abord. Face à cette évidence se dressent les partisans de l’autogestion, expression hétérodoxe du construire ensemble. L’autogestion est bien une réaction à l’universel. Il y a lieu de se montrer prudent à l’égard de tout ce qui est présenté comme universel2. En pratique, pour ses adeptes, l’autogestion est une réponse émancipatrice face à la violence et à l’injustice qui se manifestent intrinsèquement à des degrés divers dans tout système hiérarchique. L’autogestion n’est pas synonyme de rejet de la discipline : comme le souligne Cornélius Castoriadis, « Une collectivité autogérée [est] une collectivité qui décide elle-même de sa discipline. »3
L’autogestion : une émergence flamboyante
La question démocratique est consubstantielle de l’autogestion. L’économique constitue l’enjeu central de l’expérience autogestionnaire dont la motivation première consiste dans la sortie de la règle du profit maximum pour une minorité d’individus. L’objet est, dès lors, de tendre vers une démocratie appliquée non seulement à la production mais plus globalement à l’économie. Si l’on considère bien les choses, il s’agit de (re)placer l’économie au cœur du politique, autrement dit au cœur de la cité. Quel prétendant au pouvoir à l’étoffe nationale s’aventurerait aujourd’hui à concevoir un tel projet ?
Dans le sillage des idées de la fin des années 1960, en France, l’autogestion a un temps été brandie comme un étendard, le PSU de Michel Rocard s’en étant fait le plus bruyant porte-drapeau. Des sexagénaires aux nonagénaires, on se rappelle la spectaculaire mais éphémère expérience autogestionnaire des Lip des années 1970 et de leurs rencontre avec les paysans du Larzac opposés à l’extension du camp militaire sur leurs terres aveyronnaises. Deux formes de lutte extrêmement populaires, parmi les derniers grands mouvements ouvriers et paysans emblématiques du siècle écoulé. Convergents à bien des égards, ces mouvements n’ont pourtant pas connu la même issue : alors que François Mitterrand, fraîchement élu, rayait d’un trait de plume les décrets relatifs à l’extension du camp militaire, les salariés Lip se sont très vite trouvés face à l’implacable réalité du marché. Le rêve autogestionnaire s’effondrait.
L’autogestion dans le marché
Animé par la recherche de profits, le modèle économique dominant fait du marché concurrentiel le facteur clé de la production, donc de l’organisation du travail. L’entreprise autogérée s’inscrit nécessairement dans cet environnement concurrentiel, en subit les courants, doit s’adapter comme
toute autre entreprise et selon les mêmes modalités (politique de prix, politique marketing, logiques de filières, recherche et développement…). Dans ce contexte, l’autogestion ne se heurte-t-elle pas, pour les travailleurs qui s’y engagent, à cette impossibilité de maîtriser les choix commerciaux ? Cette impossibilité peut-elle demeurer sans conséquences sur la pratique autogestionnaire au sein de l’entreprise : organisation collective du travail, modalités de production, choix de gestion ? Il faut donc évacuer d’emblée l’idée que l’autogestion revient à la maîtrise collective des principaux paramètres de production. Elle relève plutôt de l’exercice collectif et permanent de décisions sur les gains et les pertes (pas seulement financiers) fondées sur l’appréhension, elle aussi collective, d’un environnement plus ou moins stable. Ne pas confondre autogestion et autonomie.
Nous pouvons cependant faire l’hypothèse, c’est en tout cas l’un des arguments des partisans de l’autogestion, que les responsabilités équitablement partagées, risques compris, confèrent à l’entreprise autogérée une meilleure résilience.
Les entreprises qui évoluent dans un marché local (services de proximité) ou dans un marché de niche, généralement d’envergure modeste, semblent prédisposées à mieux maîtriser dans la durée les paramètres de leur environnement. Dans le cas d’entreprises autogérées, n’y a-t-il pas un rapport corrélatif inversé entre la taille de l’entreprise et la capacité de contrôle de ces paramètres ? Si oui, le facteur déterminant n’en serait-il pas les limites du « possible démocratique » ?
L’autogestion et le projet démocratique
S’il est un principe fondateur de l’autogestion, c’est bien celui de la décision collective. Voilà qui nous ramène inévitablement à l’importance numérique du groupe. Ni le partage des informations nécessaires à la vie de l’entreprise, ni le processus de décision ne pourront s’organiser de façon similaire entre un collectif de quelques individus et un autre de plusieurs centaines ou milliers de personnes. Ainsi la démocratie directe se confrontera tôt ou tard au nombre d’associés solidaires. Des formes représentatives sont à imaginer mais les travers de la représentativité sont à éviter, notamment l’installation durable dans les mandats. Mandats limités dans le temps et tournants, conjugués à des consultations plénières périodiques offrent des pistes.
Mais l’organisation de règles, aussi démocratiques soient-elles, suffit-elle à insuffler le même appétit de participation chez tous les associés ? Le groupe autogéré doit faire avec une tension interne et permanente entre le désir partagé d’autogestion et les aspirations individuelles légitimes alors que l’individualisme semble n’avoir jamais été aussi prégnant qu’aujourd’hui. Il est à ce titre éclairant de constater, comme l’expliquent les sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello4, que l’aspiration autogestionnaire, combinée à celle de la réalisation de soi, est récupérée par les formes de management qui apparaissent dans les années 1980 : le trompe-l’œil de l’autonomie dans le travail masque l’injonction d’une productivité et d’une compétition accrues.
L’horizon démocratique de l’autogestion n’est pas pur azur : il faut faire avec l’investissement volontaire, inégal d’un individu à l’autre. Comme tout produit du projet démocratique, l’autogestion serait à concevoir plutôt comme processus, non comme état ou forme finie.
L’autogestion ne nous renvoie sûrement pas aux vieilles lunes. Mue par des aspirations démocratiques et des logiques rationnelles, elle trouve aujourd’hui des espaces où s’inventent des formes nouvelles de production, au sens le plus large. Le projet social qui s’y construit entend mettre en pratique d’autres conceptions de la production, de la consommation et, plus globalement, du rapport à l’autre, qui s’affranchit des modèles dominants.
A Cornil, en Corrèze, le Battement d’ailes, centre agroécologique et culturel, comme l’ont baptisé ses fondateurs, est un lieu où l’autogestion se met en pratique au quotidien.
1 A ce propos, lire et relire le lumineux Discours de la servitude volontaire d’Etienne DE LA BOËTIE
2 « L’universel est toujours l’universel de quelqu’un » écrit Barbara CASSIN, philologue et philosophe. Eloge de la traduction, Fayard, 2016.
3 C. CASTORIADIS, Le contenu du socialisme, 10/18, 1979. On évitera la multiplication des citations de Castoriadis qui n’a pas toujours été, dans son éloge de l’autogestion contre la hiérarchie, d’une grande rigueur intellectuelle, recourant lui-même à certains arguments par trop simplistes, confinant même aux sophismes.
4Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme ??? (cité par Florian GULLI dans un article paru dans Mouvements n° 84, 2015, « Que faire de l’autogestion »)
Didier Bertholy





