
Dans les écoles américaines, chaque jour, les élèves sont contraints de regarder deux minutes de spot publicitaire avant de commencer les cours, via un écran de télévision relié à « Channel One ». Mais ça, c’est aux États-Unis ! Non, plus seulement. Aujourd’hui, des écrans publicitaires se sont immiscés dans toutes les classes des collèges publics de Corrèze sous des prétextes pédagogiques. Et nul besoin d’un quelconque traité transatlantique de libre-échange pour en arriver là.
Entre 2010 et 2015, des tablettes de marque « Apple » avaient été données à tous les élèves de 6ème du département, dans le cadre de l’opération « Ordicollège ». Aujourd’hui élèves de 4ième et 3ième continuent d’utiliser cet équipement pour leur cours. Début 2017, changement de plan, les élèves de 5ième ont reçu une tablette numérique nouvelle génération, de fabrication française. Dans le cadre du programme « 100% Collèges Corréziens Connectés », l’action « eCollège19 » vient remplacer « Ordicollège ». À l’initiative du Conseil départemental, l’opération est financée à 50% par l’État. Ainsi la Corrèze est le département pilote en France pour les usages numériques au collège.1
Des pubs, des pubs, oui mais des mensonges aussi !
Entre le mois d’octobre 2016 et février 2017, nous avons eu accès aux tablettes numériques, ancienne et nouvelle génération, utilisées en classe par les collégiens. Nous n’avons pas eu à fouiller beaucoup pour découvrir que ces outils pédagogiques servent aussi d’écrans publicitaires. Les applications ouvertes aux élèves sur la plateforme virtuelle du Conseil Départemental ne sont pas neutres. Si vous vous attendiez à trouver dans les outils numériques de vos enfants seulement des contenus éducatifs, c’est raté.
Pour les classes de 4ième et 3ième, sur environ 250 applications téléchargeables, au moins une quarantaine, contiennent des annonces publicitaires. Beaucoup de jeux dans le lot, dont la portée éducative est contestable. Au seul volet « éducation » de la plateforme numérique, nous dénombrons 13 applications sources de publicités sur 45.2
La nouvelle majorité du Conseil départemental ayant remarqué ce trop-plein d’applications purement ludiques, semble vouloir ouvrir une nouvelle voie avec les tablettes « eCollège ». Les communicants du Département titrent « Une tablette 100% pédagogique » et promettent : « un outil sécurisé exclusivement réservé aux apprentissages et à l’enseignement. Il n’y aura plus de jeux ! ».3 Un tournant ? Pas sûr. Car sur les nouvelles tablettes, soi-disant totalement intègres, pour 100 applications téléchargeables par les élèves, un peu plus de 30 sont génératrices de publicités. Et encore des jeux ! « 94 % » par exemple, qui rend complètement addicts certains enfants. Ce n’est pas pour rien que ces logiciels sont gratuits. À quel prix le Conseil départemental veut-il faire des économies ?
Éducation et compromission
Alors sous quelle forme trouve-t-on de la réclame dans nos chères salles de classe ?
Certains jeux, éducatifs ou pas, sont garnis de vidéos publicitaires, avec des spots de 10 secondes (pour le site de rencontre « Meetic » par exemple). Dans l’un de cela, aussi sélectionné par le Conseil Départemental et très populaire chez les collégiens, « 94° », outre des questions scientifiques, on demande aux élèves de retrouver la place de la couleur bleue dans le logo « Carrefour », « Google » et « Ikea ». Mais bon tous ces jeux n’ont rien à faire dans les salles de classe. Sauf que les applications purement éducatives sont touchées aussi. Par exemple, dans l’application « MetaMoJi Note Lite », que des enseignants utilisent avec leurs élèves pour prendre des notes et annoter des documents, des fenêtres publicitaires surgissent constamment. Nous avons vu des élèves faire leur devoirs devant des publicités clignotantes pour « Amazon ». 4 Et puis, il y a plus sournois encore. Nous avons remarqué que des enseignants de technologie d’un collège corrézien travaillaient avec les élèves, au moyen des tablettes, à faire un exposé sur la voiture électrique de la marque « Toyota » en leur montrant une vidéo du constructeur. Comment se fait-il ? La réponse nous a été révélée par une tribune du journal « Libération ». Ce sont des enseignants du Tarn qui ont craché le morceau. Les éditeurs de manuels scolaires n’ayant pas encore sortis des ouvrages adaptés à la réforme du programme, des multinationales offrent aux enseignants des kits pédagogiques.5 De la même façon, on trouve sur les tablettes de nos collégiens tout le panel bureautique de « Microsoft » et aussi cinq applications du géant du web, « Google ».6
L’Éducation Nationale a-t-elle perdu la tête ?
Madame Lilith Pittman, Vice-présidente du Conseil départemental en charge des collèges et de l’opéartion « 100% des collèges corréziens connectés », nous a accordé un entretien. Au sujet des publicités, elle nous répond qu’elle n’a jamais eu de signalement. Elle a tout de même interrogé le service du département qui gère la sélection des applications en partenariat avec la société « Wordline ». D’après Madame Pittman, le service se dit dans l’incapacité de contrôler toutes les applications et de supprimer toutes celles qui conntiennent des publicités. Étonant, lorsque l’on sait que toutes les applications problématiques portent la mention « contient des annonces » au dessus du bouton « télécharger ». En conclusion, Madame Pittman nous déclare, à propos des publicités : « oui, mais c’est pas dangereux » et que s’il sagit d’un problème pédagogique, ce n’est pas de la compétence du Conseil départemental mais des services de l’Éducation Nationale. 7
Ce qui est sûr, c’est que le Conseil Départemental, dans cette opération, se met dans une position que l’on pourrait qualifier d’hors la loi. Tout service public, et plus encore celui de l’Éducation Nationale, est fondamentalement régi par le principe de neutralité :
« Le principe de neutralité du service public est le corollaire du principe d’égalité devant la loi consacré par la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. (…)La publicité est interdite dans l’enceinte de l’école. Ni les enseignants, ni les élèves ne doivent servir, directement ou indirectement, à quelque publicité commerciale que ce soit. »8
Et qu’en pense alors la DSDEN ? La réponse du Directeur Académique des Services de l’Éducation Nationale est la suivante : « nous n’étions pas du tout au courant parce qu’on a eu aucune remontée ni des parents d’élèves, ni des chefs d’établissement, ni des professeurs. À voir avec le Conseil départemental. ».9 On se lave donc les mains de ce côté là aussi. Pourtant, le DASEN est censé bien connaître les outils numériques du collège puisqu’il en fait la promotion avec M. Coste dans une plaquette.10
Nous nous sommes donc entretenus avec la Fédération des Conseils des Parents d’Élèves pour connaître leur position. Philippe Vieira, son Président départemental, nous explique que leur association est favorable au 100% numérique dans les écoles en vue d’alléger le cartable des élèves et de moderniser les méthodes éducatives. Mais concernant les publicités, la FCPE Corrèze n’était nullement informée. Philippe Vieira est indigné par l’affaire et s’est dit prêt à monter au créneau.11
L’ignorance est le mépris de l’éthique
Thomas Guillot nous rappelle qu’en 2013, déjà l’association PULLCO12 avait alerté le Conseil général sur le caractère trop commercial que prenait l’opération « Ordicollège ». Dans cette association, avec d’autres, il dénonçait l’absence de logiciels libres dans les tablettes numériques destinées aux écoles.13 Hélas, ce n’est guère mieux aujourd’hui. Pour Thomas Guillot : « on vend les yeux des utilisateurs » et on transforme nos enfants en « presse-bouton ». Et pourtant, comme il nous le dit, les logiciels et éducatifs, libres de publicité et qui protègent la vie privée des utilisateurs, ne manquent pas.14
Alors, que vous soyez parent d’élèves, enseignant, directeur d’établissement scolaire, ou simple citoyen consterné par la dégradation du service public, si vous êtes indigné par cette affaire, n’hésitez pas à écrire au Conseil Départemental et à la DSDEN. Qu’ils ne se cachent plus derrière leur ignorance.
Comme le disait si justement le grand didacticien Gaston Bachelard : « II faut mettre la société au service de l’école et non pas l’école au service de la société. ». Hors, c’est bien le contraire qui se passe dans toute cette histoire. Avec les tablettes numériques dans les collèges, on assure la pérennité de la société de consommation. Non, les applications utilisées ne sont pas gratuites, car alors on a vendu le cerveau de nos enfants.
NBP 1 : « Les collèges corréziens connectés en 5 dates » in La Montagne du 8 avril 2016 / « Une tablette 100% pédagogique » in Corrèze, le magazine n°132, octobre 2016.
NBP 2 : Parmi les applications éducatives, on en trouve 2, intitulées « Profil LGV » et « Nature LGV ». Les nouvelles lignes de train à grande vitesse ne faisant toujours pas consensus dans la société civile, s’assure-t-on que les nouvelles générations les adoptent ? Et quelle ironie écologique que cette application « Nature LGV » qui propose aux enfants de réfléchir à des mesures de protection pour deux espaces naturels qui se trouvent sur le tracé de la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux.
NBP 3 : « Une tablette 100% pédagogique », op. cit.
NBP 4 : On a constaté des annonces publicitaires de tous types, pour des jeux en ligne, des chaînes de télévision, des agences de voyages, des sites de rencontres, des e-boutiques, des commerces en ligne.
NBP 5 : « Quand les multinationales forcent la porte des collèges », Valérie Brun, Patricia Combarel, Liêm-Khê Luguern, Pascal Pragnère et Laurent Rouzière, professeurs dans l’enseignement secondaire, in Libération du 30 novembre 2016.
NBP 6 : Le ministère de l’’Éducation Nationale avait annoncé le 30 novembre 2015, avoir signé un accord avec l’entreprise américaine « Microsoft » pour accompagner le plan numérique voulu par François Hollande. Le matériel virtuel est alors offert par l’entreprise. Source : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/12/01122015Article635845439444445805.aspx (consulté en janvier 2017)
C’est déjà Monsieur Hollande qui, en 2010, avait permis la distribution des tablettes « Apple » aux collégiens de notre département lorsqu’il était à sa tête. Pourtant, cela va l’encontre du principe républicain des marchés publics.
NBP 7 : Entretien du 17 février 2017 avec Madame Lilith Pittman au Conseil départemental de la Corrèze
NBP 8 : « Principe généraux de l’éducation/ Principe de neutralité » in http://eduscol.education.fr/cid48581/principe-de-neutralite.html (consulté en janvier 2017)
NBP 9 : Propos rapportés le 8 février 2017, par Joanny Lefebvre, Chargée de communication à la DSDEN Corrèze.
NBP 10: Pascal Coste, Président du Conseil départemental, et Mathieu Sieye, Directeur Académique des Services de l’ l’Éducation National, signent ensemble l’éditorial de la plaquette de présentation de l’action « eCollège / année scolaire 2016-2017 ». Ils y écrivent que les tablettes « eCollège » sont « exclusivement réservées aux apprentissages pédagogiques et à l’enseignement ».
NBP 11 : Entretien du 8 février 2017, dans les locaux de la FCPE Corrèze, à Brive-la-Gaillarde.
NBP 12 : Promotion de l’Utilisation des Logiciels Libres en Corrèze. http://www.pullco.fr/ . Nous avons rencontré Thomas Guillot, le 26 janvier 2017.
NBP 13 : La lettre de PULLCO et la réponse du Conseil général sont visibles ici : https://framablog.org/2013/01/31/ipad-education-pour-ou-contre/
NBP 14 : Toutes les ressources sont disponibles sur prism-break.org et framasoft.org . Car un autre problème est soulevé par Thomas Guillot, celui de la protection des données des élèves. Que font « Google » et « Microsoft » des données numériques et des devoirs scolaires de nos enfants ? Elles peuvent transiter par la CIA, l’affaire Edward Snowden l’a révélé, ou être revendu à des publicitaires.
Des solutions exhaustives sont données par le rapport sur le numérique de la fondation Terra Nova : http://tnova.fr/rapports/numerique-renouer-avec-les-valeurs-progressistes-et-dynamiser-la-croissance
Jasmin




