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La Trousse Corrézienne

LTC 27 · 8 novembre 2019

La mort marchande : et ils pompaient… (1)

La mort marchande : et ils pompaient…

Quand la mort pointe sa dent…

Bref, au moment de la Toussaint et de la fête des morts, du déluge de chrysanthèmes petites et grandes fleurs, de toutes couleurs et tailles, on vous propose une promenade rapide et réjouissante dans le domaine mortuaire.

Sur nos 3 237 décès corréziens en 2016, 73 % avaient eu lieu en milieu hospitalier ou dans un EHPAD. Avant, on décédait beaucoup plus souvent chez soi et les corps reposaient au domicile avant les obsèques. Chacun connaissait son rôle. Les communes avaient le monopole d’organisation du service public funéraire qu’elles déléguaient ou non.

Maintenant, la balade est réjouissante pour les entreprises spécialisées depuis l’ouverture à la concurrence en 1993 : 593 865 décès en France en 2016, dont 3 237 en Corrèze1, à 4 000 € en moyenne, cela en fait du chiffre d’affaires, les prix augmentant plus vite que l’inflation. Certes, ce n’est pas tout bénéfice pour la ou les entreprises. Vous savez ce que c’est, les salariés avec les charges, ah les charges, et puis les crémations ça coûte, ça coûte. Mais ça jute un peu quand même. Suffisamment pour que ce secteur en croissance potentielle intéresse des fonds d’investissement étrangers2.

Et voilà, le service public se fait en privé, et malgré un droit précis, eh bien, l’accès à la connaissance est compliqué, voir entravé3. Le droit est complexe, comme souvent, mais l’Association française pour l’information funéraire est une excellente source d’informations précises. Logique aussi d’avoir le goût de se réapproprier notre légitimité à agir dans ce moment comme le veut le groupe Par la Racine.

Après tout c’est quand même intéressant de savoir que, non, tous les soins de conservation proposés ne sont pas obligatoires. En particulier la thanatopraxie qui consiste, pour ralentir la décomposition du corps, à remplacer en particulier la masse sanguine par un liquide biocide comme le formol. Rendant ensuite, oui, la décomposition lente !

Et pourtant, une attention particulière commence à être portée par les entreprises à la montée « en puissance » de la demande d’inhumation écologique, ou tout du moins qui aient l’empreinte écologique la plus faible.

Eh oui, on compte les gaz, même mort !

1. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3053199?sommaire=3053204#consulter

2. https://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-05-mai-2018

3. https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-02/06-gestion-operations-funeraires-Tome-1.pdf

Le lucre de la mort

« Quand les familles sont confrontées à la perte d’un proche, il est difficile pour elles de rechercher toute l’information qui leur serait utile et de faire jouer efficacement la concurrence. Pour cette raison, la réglementation a renforcé les obligations relatives à l’information du consommateur. Lisez bien le contrat qui vous est présenté. » Direction générale de la concurrence, de la consommation et de répression des fraudes.

L’État veille à la bonne morale du commerce de la mort qu’il a instauré et sécurisé en 1993. En effet, la loi, dite « loi Sueur », met fin au monopole communal de la gestion des obsèques et ouvre le marché à la libre la concurrence tout en prenant soin de signifier dans son article premier la dimension inchangée de service public dans lequel il s’inscrira. Un prélude aux Partenariats Publics Privés. Ce changement radical met fin à la loi de 1904, qui, avec celle de 1901, marquent les premiers pas de l’affirmation de la laïcité ; chronologiquement, par la reconnaissance de la possibilité d’association afin de poursuivre des buts non lucratifs, puis ensuite, en affirmant la prise en charge de la mort par la collectivité hors de l’emprise religieuse et des dynamiques de lucre. Au passage, je me demande, écrivant cela, si historiquement, laïcité et lucrativité ne sont pas paradoxales mais là est un autre débat.

C’est, dans les faits, en 1998 que la révolution marchande sera effective. Il faut bien cinq ans pour changer les « mauvaises » habitudes. Le bilan, fait vingt ans après, affirme que la mesure est positive, mais il n’y a pas tant d’arguments tangibles pour reprendre à notre compte cet enthousiasme. Par contre, il est notable que depuis 1998, le législateur a identifié quelques défaillances puisqu’il y décide, en 2004, de « ralentir » l’emprise des banques et assurances sur le marché, en 2010, de rendre comparable les offres de services en standardisant les devis et en renforçant l’information aux familles, puis en 2013, de sanctionner par un diplôme le métier d’accompagnateur des proches du défunt du trépas à la crémation ou à l’inhumation. Quand la loi fait basculer le service extérieur des pompes funèbres, jusqu’alors service public administratif, vers un service public industriel et commercial, c’est pour entériner une pratique finalement déjà à l’œuvre en bien des endroits. Voyez par-là que la stratégie du non agir ou de l’activation du pourrissement d’un service public pour rendre acceptable, souhaitable, voire même salutaire, la libre concurrence – d’autant plus qu’elle s’inscrit dans le cadre d’un service toujours dit « public » – ne date pas d’hier et n’est pas que le fait d’une gouvernance de droite.

Aubaine ? Opportunité ? En fait, les grands groupes de l’industrie de la mort sont déjà depuis longtemps dans les starting-blocks. Un article de Libération datant de janvier 1998 fait le point sur le marché déjà en place. « Les Pompes funèbres générales (PFG), société privée fondée en 1844 par un cousin d’Eugène Sue, ont pu se maintenir autour de 35% de part de marché. Leur maison mère, la Lyonnaise des eaux, les a pourtant revendues à l’américain SCI (Service Corporation International). […] SCI est surnommé « Mac Funeral ». Les prix devraient donc baisser, malgré l’instauration nouvelle de la TVA. Plus de 3 000 entreprises, employant quelques 15 000 salariés, sont sur le marché. La société Roc’Eclerc, de Michel Leclerc, a déjà fait son trou (10% du marché) à coups de discount »1. Les prix ont effectivement baissé après une hausse du chiffre d’affaire de la filière de plus 50% entre 1989 et 1997 pour un nombre de décès équivalent. Ils sont donc revenus à leur coût initial. Depuis, les acteurs ne se sont pas tant diversifiés que rassemblés. Le réseau Le choix funéraire, constitué de 700 indépendants a fait sa place dans un marché très concentré. En augmentation depuis 15 ans, ce dernier est aussi fleurissant qu’une tombe de Toussaint. La prévision du nombre de trépassés à venir est très bonne. C’est la conséquence logique du baby-boom : le dead-boom…

Alors, entrepreneurs entreprenants, croquer donc la mort à pleine dent, c’est en ce moment et ça va durer jusqu’en 2050 ! Et futur macchabée, comme le disent les services de l’État : lisez bien le contrat qui vous lie au trépas. Le comble du commerce avec la mort serait de se faire arnaquer…

1- Le monopole funéraire mort et enterré. Depuis samedi, les pompes funèbres sont en totale concurrence. Par Renaud Lecadre, Libération, 12 janvier 1998

2- L’économie de la filière funéraire, Etude qualitative menée pour le compte du COMITE INTERFILIERE FUNERAIRE (C.I.F.), par le CREDOC, 1999

Funérailles vertes : il y a un os

Comment limiter son empreinte, jusqu’à notre dernière heure et au-delà ?

La place que prennent les morts – de plus en plus nombreux – est un vrai problème à résoudre pour les humains. La crémation connaît un succès grandissant, c’est une solution, mais elle ne résout pas tout car elle est énergivore (nécessitant au moins 800 °C) et polluante en gaz à effet de serre. Alors pour limiter les effets secondaires de notre disparition, quelles solutions s’offrent à nous ?

L’achat d’un cercueil en carton. Il consomme moins d’arbres (il est fabriqué en cellulose ou en fibres de papier recyclé) et en cas d’inhumation se dégrade plus rapidement que son vieux frère en bois (en une année seulement contre une dizaine). Ce cercueil léger (moins de 10 kg) et à plus petit prix (de 155 à 750 € en Corrèze contre 950 à 2 900 € pour un cercueil en bois massif1) est autorisé seulement si la mise en bière a lieu à moins de deux heures de l’endroit où le corps est brûlé ou inhumé. En Corrèze, Mme Brial, dont la société de vente de cercueils en carton a mis la clé sous la porte au mitan des années 2010, affirme que la demande était bien là. La législation les autorise depuis 1998 mais les crématoriums de Corrèze ne les ont pas acceptés, considérant notamment qu’ils mettaient en danger leurs installations. Ainsi les Pompes funèbres Buisson Penaud d’Ussel, les Pompes funèbres Gaillard d’Egletons et Roc Eclerc de Tulle estiment encore aujourd’hui que les crématoriums ne sont pas équipés pour. Le responsable du crématorium de Tulle, quant à lui, dément : les deux structures de Corrèze (à Allassac et à Tulle) sont en mesure de faire face à une éventuelle demande, même s’il déplore l’encrassement des conduits par la fumée épaisse que produit la combustion de ces cercueils.

Les officines de pompes funèbres qui n’y sont pas favorables font état de l’absence de demande de la part du public ou encore de raisons morales (« le carton est dégradant », d’après M. Gaillard). Presque tous doutent de la nature écologique de ces cercueils : la combustion du carton exige du gaz (et produirait donc plus de gaz à effet de serre) et sa fabrication nécessiterait beaucoup d’eau…

Officiellement, en tout cas, personne ne refuse les cercueils en carton. Il faut savoir que le refus de donner satisfaction aux demandes d’un défunt – dans les limites fixées par la loi bien sûr – est punissable d’une amende.

Exit les pierres tombales en granit, matériau souvent choisi pour sa durabilité. S’il peut être travaillé en France, il n’en vient pas moins le plus souvent d’Inde, du Brésil, d’Afrique du Sud, de Chine… Extraction-transport : bonjour le bilan carbone !

Caveaux ou pleine terre ? A priori la pleine terre pour éviter le béton… Mais la décomposition des cadavres n’est pas forcément sans risque, notamment de pollution pour l’eau, car les règles pour l’installation des cimetières, à distance des cours d’eau, ne sont pas forcément respectées (a fortiori pour les plus anciens). Quant aux caveaux, selon le responsable de Roc Eclerc, ils ne sont pas vraiment étanches.

Des cimetières naturels voient cependant le jour en France. Il n’en existerait que deux aujourd’hui, mais plusieurs communes s’y intéressent, à l’instar de celui de Souché, à Niort. On n’y croise ni caveaux (en terre les cercueils sont biodégradables), ni monuments, ni fleurs artificielles, laissant la part belle à la nature (le cimetière vient d’être labellisé refuge LPO pour la qualité de sa biodiversité). Cependant « le sujet de la mort est encore un grand tabou en France. Et puis il y a le lobby du funéraire derrière. C’est un marché énorme et pour eux le cimetière naturel n’est pas intéressant, il n’y a pas de caveau béton, pas de monument en granit », explique Eve-Marie Ferrer, la paysagiste du cimetière2.

Existe-t-il d’autres possibilités ? Quelques-unes, mais on sera peut-être tous morts avant qu’elles n’arrivent chez nous. On peut recourir à la résomation, qui consiste en une dégradation de la dépouille dans une solution d’eau et d’hydroxyde de potassium qui dissout les tissus humains. Le corps est réduit en poudre, versée dans une urne… Le tout sans émission de carbone puisque l’hydroxyde de potassium dissous dans l’eau chauffe tout seul. La promession, elle, pulvérise le corps par le froid. Le résultat tient aussi dans une urne, mais consomme de l’énergie. Quant à l’humusation, qui semble la méthode la plus naturelle, elle consiste à faire du corps un fertilisant. Il est décomposé dans un compost par des vers qui transforment la dépouille en humus, en douze mois. Façon d’aider l’agriculture sans aller chercher de l’engrais à l’autre bout de la planète…

Ces pratiques, interdites en France, ont des adeptes partout, qu’on peut rejoindre sur Internet.

1. https://meilleures-pompes-funebres.com/19

2. https://www.francebleu.fr/infos/societe/quatre-ans-d-existence-pour-le-cimetiere-naturel-de-niort

Les pompes funèbres

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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