
Un monde de brutes
Par CHRISTOPHE GIBIAT
Documentariste, Nikolaus Geyrhalter propose des films hors normes. Notre pain quotidien, réalisé en 2005, fait référence.
« Je fais des films que j’aimerais voir. […] La production alimentaire fait partie d’un système clos qu’on connaît mal. Les images publicitaires qui montrent un leurre issu d’une petite ferme avec toute une diversité d’animaux n’ont rien à voir avec la réalité. Nous sommes tenus à l’écart de la façon dont nos aliments sont produits. Il est important de le savoir. » explique Nikolaus Geyrhalter. (1)
Ce documentaire peut surprendre. Il est non seulement sans commentaire, ce qui n’est finalement pas si rare, mais aussi sans paroles (du moins adressées au documentariste). Nikolaus Geyrhalter fait le pari de montrer, seulement montrer, considérant le spectateur comme suffisamment intelligent pour comprendre de lui-même lorsque les images font sens. Selon lui, « il s’agit de montrer des situations de travail en laissant, à travers de longues séquences, suffisamment d’espace à la pensée, aux associations. Les spectateurs peuvent alors plonger dans cet univers et se faire leur propre opinion. » (1)
Le film montre l’agriculture industrielle, celle qui produit l’essentiel de ce que nous mangeons : immenses champs, monocultures dévastatrices, cultures intensives hors-sol, élevages concentrationnaires, abattoirs, etc.. Des usines à bouffe : production de légumes, d’animaux considérés comme de la marchandise puisque c’est ce qu’ils ont fait d’eux, des marchandises. Où l’on voit par exemple comment couillonner un taureau bodybuildé en rut, ou violer une truie (l’insémination artificielle). Même les ouvriers à la chaîne paraissent déshumanisés au sein de cette société industrielle : des rouages. D’ailleurs, comment tuer des animaux à longueur de journée sans perdre au fond de soi une part de son humanité ?
Le cinéaste montre une société mécanisée, déshumanisée, au sein de laquelle les automatismes ont pris le dessus : automatismes mécaniques bien sûr, mais aussi automatismes humains. Il suffit de constater à quelle vitesse doivent travailler ces personnes.
Après avoir regardé cet excellent documentaire, et malgré son absence de commentaire, le spectateur est en capacité de prendre conscience de la démesure et du processus d’aliénation de cette société industrielle appliquée au domaine de la production d’alimentation, c’est-à-dire au registre du vivant.
« Si cela vous scandalise – à raison – poussons le raisonnement plus loin, conclut Nikolaus Geyrhalter. Car c’est bien notre manière de vivre qui est scandaleuse ; cette économie, cette efficacité sans âme étant intrinsèquement liée au mode de vie de nos sociétés. » (1)
Note de bas de page :
1 – Extrait de l’entretien écrit présent dans le livret accompagnant le DVD du film (One plus one, 2007).
Christophe Gibiat


