
Les 3, 4 et 5 mai derniers, environ dix-mille teufeurs ont participé à la 26ème édition du teknival du 1er mai à Féniers, limite Creuse – Corrèze.
Nous vous épargnerons ici l’habituel traitement réservé à ce type de manifestations, à savoir le nombre de képis déployés, de permis retirés, de riverains mécontents… Afin d’éclairer efficacement vos lanternes, nous vous proposons de faire connaissance avec l’histoire du mouvement free-party, la plus mal-connue des cultures musicales.
Entre disco et techno, il n’y a qu’un pas (de danse)
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la free-party n’est pas apparue dans les bas-fonds d’un squat de marginaux, mais est bien le fruit d’une évolution musicale mondiale.
Au début des années 1980, alors que la planète se déhanche sur le disco, le funk et la soul, les DJs de Chicago s’ennuient dans leurs clubs. Lassés de « passer » les disques les uns après les autres, ils se mettent à mixer, c’est-à-dire mélanger des morceaux sur fond de boîte à rythme, le fameux boum-boum des musiques électroniques. La house est née.
Très vite, d’autres DJs américains s’en emparent et incluent à ses racines disco une coloration plus synthétique. C’est le mariage des musiques dites « noires » des États-Unis avec les musiques dites « blanches » d’Europe. Le fruit de cette union donne une rythmique plus rapide et plus présente : la techno.
La techno et la house franchissent l’Atlantique au milieu des années 1980. Le succès est colossal. Les DJs anglais et français s’approprient ces deux styles et leur donnent une rythmique accélérée et radicale : l’acid-house, symbolisée par le célèbre smiley jaune. Alors qu’en Allemagne et aux Pays-Bas, c’est un style aux sonorités industrielles qui émerge : la techno-hardcore.
Retracer l’arbre généalogique des sous-genres apparus depuis les années 1990, qui s’enrichit encore avec l’arrivée des ordinateurs et autres samplers, relève de la gageure. Retenons simplement que le terme « techno » est utilisé de façon abusive pour désigner l’ensemble des musiques électroniques, et recouvre des genres aussi divers que la drum and bass, la minimal, le gabber, la tekno, la trance, le frenchcore, la tribe…¹
Rave on Miss Maggie !
À l’origine des cultures rave et free-party, on retrouve… Margaret Thatcher.
En 1987, en imposant la fermeture des clubs dès deux heures du matin, la Dame de fer pousse malgré elle les jeunes britanniques à faire la fête jusqu’au bout de la nuit dans les warehouse parties organisées dans des usines désaffectées suite à la crise industrielle. Dans ces soirées clandestines, toutes les contraintes des clubs sont abolies : exit l’heure de fin, la limite des décibels et la tenue correcte exigée.
En 1992, après un rassemblement de plus de trente-mille personnes à Castlemorton, le gouvernement britannique vote le Criminal Justice Bill, loi liberticide interdisant les rassemblements de plus de dix personnes sur fond de musique répétitive et bannissant celle-ci des ondes radio.
Les teufeurs répondent avec la free-party, fête sauvage organisée dans un site désaffecté ou en plein air. Les infos passent par le bouche-à-oreille ou par le numéro d’infoline indiqué sur le flyer déniché chez un disquaire ou à la soirée précédente. Chacun verse aux organisateurs un PAF, une participation aux frais de fonctionnement (carburant pour la génératrice, achat de matériel…). Le lieu où les collectifs « posent du son », de la déco, des jeux de lumière, un bar éphémère, est déclaré zone autonome temporaire ou TAZ².
C’est que les teufeurs ne sont pas que des fêtards : pirates des temps modernes, ils défendent une vision de la société se rapprochant de l’anarchie. On y rejette ordre et profits ; on y revendique la liberté individuelle et le souci du collectif ; on y défend l’autogestion, le respect des différences et de la nature et une idéologie anticonsumériste et libertaire. La population est hétérogène : certains ont un travail et une vie de famille, d’autres naviguent entre la rue et les foyers d’hébergement, et les travellers revendiquent leur nomadisme. Cet éclectisme montre la force que représente un ensemble d’individus issus d’horizons divers mais partageant des valeurs communes, quelle que soit la légitimité qu’on leur attribue.
En quittant l’Angleterre pour échapper à la répression, le célèbre collectif exporte les frees sur le continent où des collectifs les imiteront et adopteront la même philosophie.
En France, un climat électr(on)ique
Pour faire entendre leur mot d’ordre « free party, free music for free people », les Spiral Tribe posent leur son en banlieue parisienne et lancent un appel qui débouchera sur le premier teknival (contraction de « tekno » et « festival ») en 1993 à côté de Beauvais. Rapidement, de nombreux sound-systems se forment et organisent free-parties et teknivals sur tout le territoire. Non déclarés et avec une fréquentation limitée, ils se déroulent avec une tolérance relative de la part des autorités.
Toutefois, face à une popularité croissante, les frees deviennent un enjeu d’ordre public. Fin 1998, une circulaire des ministères de la Défense, de la Culture et de l’Intérieur distingue les raves légales des free-parties et teknivals clandestins, estimant ces derniers à hauts risques. C’est qu’entre ravers et teufeurs, le fossé s’est creusé. En réponse aux raves légales, les Boréalis (ndlr. un des premiers et des plus importants festivals légaux de musique techno qui a eu lieu près de Montpellier de 1993 à 1999), sont contre-organisés des Fuck-Boréalis. Dans la foulée, le collectif des Heretik réussit un tour de force en organisant deux frees en plein Paris, à la gare de fret de Bercy en 1999 et à la piscine Molitor en 2001.
La montée en puissance du mouvement inspire en 2001 à Thierry Mariani un amendement au projet de loi sur la sécurité quotidienne qui confère aux forces de l’ordre un outil radical : la saisie du matériel de sonorisation.
En réaction, le teknival du Col de Larche de 2002, coup politique des sound-systems, contraint à l’ouverture au dialogue. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, prend le dossier en main et un accord est passé : les teknivals sont autorisés en échange d’un assouplissement de la loi et d’une certaine tranquillité pendant l’année pour les frees plus discrètes. Ironiquement, cette médiatisation accroît les fréquentations, avec plus de quatre-vingt-mille teufeurs au teknival de Chavannes en 2006.
Après 2012, les relations entre gouvernement et sound-systems se dégradent, notamment en raison du contexte sécuritaire. Avec le renouvellement du cabinet de l’Intérieur, le statu quo est oublié : les préfets prennent des arrêtés anti-rassemblement et mobilisent les forces de l’ordre. De leur côté, les collectifs décident de ne plus assumer leur part de l’accord conclu avec Nicolas Sarkozy. Teknivals et free-parties, toujours aussi fréquents et fréquentés, retombent dans l’illégalité et pâtissent d’une répression féroce : saisies de matériel, barrages, arrestations, confiscations par la PAF (la Police Aux Frontières), amendes infligées aux organisateurs et aux participants, avec parfois le recours aux gaz lacrymo, aux LBD (lanceurs de balles de défense) et perquisitions à domicile !
En 2016, les ministères de la Jeunesse, de la Culture et de la Santé prônent le dialogue et une modification du décret d’application de l’amendement Mariani est discutée à Matignon, mais l’Intérieur rejette toute évolution du cadre légal.
Depuis, malgré le travail d’associations (la Coordination Nationale des Sons, Freeform…) pour favoriser la concertation, le mouvement subit une répression aveugle confinant à la censure. Pourtant, malgré l’action répressive de l’État, free-parties et teknivals rencontrent toujours le succès que l’on sait. Même si la tekno n’est pas reconnue comme musique et pratique culturelle, les teufeurs continuent de réclamer une véritable loi pour permettre à leur culture d’exister. Rien n’arrête un peuple qui danse…
Notes de bas de page :
¹ Les deux orthographes « techno » et « tekno » correspondent à deux styles musicaux différents.
² Lire à ce sujet l’ouvrage TAZ – Zone Autonome Temporaire de Hakim Bey.
C.Cédille




