
L’entraide, notre nature oubliée
Vive l’entraide
L’entraide notre part animale (ou notre part de nature)
Frans de Waal, primatologue et éthologue, auteur de nombreux ouvrages dont Le Bonobo, Dieu et nous : à la recherche de l’humanisme chez les primates, présente en 2014 dans une conférence dont des extraits réjouissants sont visibles1 des expériences comportementales. Dans l’introduction, le chercheur explique en particulier être passé de l’étude des comportements d’agressivité et compétition chez les chimpanzés, à l’étude d’autres comportements comme… la coopération et l’empathie.
Le bien que cela fait que de voir affirmer : non la nature n’est pas qu’agression, la nature est aussi et d’abord même coopération. Souvent, sans coopération, c’est la mort. De tout temps, tout le vivant « coopère » !
À force de nous entendre répéter que le plus fort, le meilleur, gagne, qu’il faut savoir se battre, vouloir gagner, on en oubliait notre autre facette, l’entraide ou « l’autre loi de la jungle » comme disent Pablo Servigne et Gauthier Chapelle2.
Or elle est essentielle, cette autre loi de la jungle qui nous fait dire oui spontanément au voisin qui nous demande de l’aide pour changer sa roue, nourrir le chat pendant notre absence, ou tout autre service à notre portée. L’entraide spontanée est montrée au travers de tests2 : elle est le liant de nos groupes humains sans distinction de sexe, race, religion, etc. Le liant des sociétés humaines puisque notre espèce est un animal social par excellence.
Dans ce dossier, on vous parlera d’abord de l’effondrement, tant il s’en cause actuellement, car oui cela peut être très proche, cela est peut-être déjà.
Or, l’entraide renforce la capacité d’adaptation des groupes humains en conditions difficiles : « Ainsi, une perspective d’effondrement laisse entrevoir non pas un avenir rose bonbon d’entraide et d’altruisme mais un avenir où les groupes humains qui ne s’entraident pas auront moins de chance de s’en tirer3 ».
Il est donc urgent de la voir, la reconnaître, la cultiver !
L’entraide est un versant de la vie, autant que la compétition. Dans la seconde partie de ce dossier, on constate que le mot nous parle et met en joie certains, qu’elle est présente dans nos mémoires : en cas de catastrophes, les portes s’ouvrent, les couvertures se sortent, les congélateurs se promènent !
On la voit sous nos yeux lorsqu’on les ouvre. Des structures, des initiatives existent ou émergent en Corrèze. Elles prennent différentes formes. Toutes ont l’art de faciliter les échanges : on se parle, on ose proposer sans même connaître, et on ose demander, naturellement. L’entraide émerge spontanément dans ces échanges informels.
Chacune des initiatives que nous mettrons en texte et en images de façon non exhaustive constitue un ingrédient d’un liant, et qui sera bienvenu un jour, tout en étant déjà très utile aujourd’hui. Certaines ont cette qualité magique de faire des « je » un « nous », de nous faire voir l’autre, les autres, créer des relations, et en définitive, faire « système ».
Chacune est unique, ensemble elles forment en définitive un tout.
Cela fait du bien de savoir que s’entraider est « naturel », oui, oui, et oui. On est des bêtes, oui, et comme les bêtes, bêtement, on s’entraide !
Cultivons cette entraide qui nous permet de faire groupe, un groupe ouvert ce qui est essentiel et abordé en fin de dossier.
Note 1 : https://www.youtube.com/watch?v=6J1Lzs-iYAI.
Note 2 : Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui libèrent, 2017 (lire critique dans LTC n°22).
Note 3 : Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Seuil, 2018.
L’entraide locale, réponse à l’effondrement
Présente dès les années 70, la notion d’effondrement est de plus en plus évoquée, même dans les médias dominants, et devient familière d’un certain public. Deux ouvrages, particulièrement, avaient analysé les causes d’effondrement de civilisations anciennes : L’effondrement des sociétés complexes de Joseph Tainter et Effondrement de Jared Diamond. Ils sont de fait peu adaptés à la compréhension de la situation présente. Depuis, certains analystes déduisent de différentes situations contemporaines qu’un effondrement prochain de la civilisation industrielle est probable. Pablo Servigne et Raphaël Stevens ont largement contribué à la démocratisation de cette prise de conscience grâce à leur livre Comment tout peut s’effondrer1 en 2015. Et l’Institut Momentum2 dirigé par Yves Cochet se consacre entièrement au domaine d’étude nommé « collapsologie » (du latin collapsus – chute en un seul bloc).
Notons cependant que les « collapsologues » n’ont rien inventé. Le journal La Décroissance explore et approfondit ces domaines depuis quinze ans, et les livres consacrés à la décroissance ne manquent pas. Mais ils ont su exposer une situation et une nécessité autrement.
Cette tardive prise de conscience ne coïncide malheureusement pas avec l’urgence. On n’a pas voulu écouter à temps les avertissements pourtant retentissants dès le début des années 1970. Pensons au Rapport Meadows intitulé Les limites de la croissance commandé par le Club de Rome. Nous constatons aujourd’hui la correspondance entre les courbes prévisionnelles tracées à l’époque et anticipant un monde allant vers l’effondrement avec la réalité de nos jours. Il y a quelques décennies, était évoqué l’avenir des générations futures. Mais le désastre écologique a débuté il y a bien longtemps et nous concerne tous, aujourd’hui. Nous avons en effet dépassé la capacité de charge de la planète durant la décennie 70. On nous rabâche pourtant, aujourd’hui encore, qu’il faut nous maintenir sur la voie de la croissance, mais verte. D’autres évoquent une croissance bleue… Quel que soit l’adjectif qu’on lui accole pour tenter de la rendre présentable et nous duper, demeure l’objectif insensé de la croissance dans un monde qui ne peut plus la supporter. C’est choisir implicitement l’autodestruction. Les extrémistes ne sont pas ceux qu’on croit. Faute d’avoir voulu nous orienter vers l’état stationnaire, il apparaît chaque jour plus urgent de choisir la décroissance. D’aucuns tentent d’assimiler faussement décroissance et récession. La décroissance, qui résulte d’un choix collectif, est donc organisée ; la récession, elle, est subie, donc désordonnée. À défaut d’avoir choisi la décroissance à temps, peut-être subirons-nous une récession puissance X, un effondrement.
Quoi qu’il en soit de ce choix aujourd’hui, nous devons constater que, faute de l’avoir fait à temps, les sociétés industrielles sont devenues plus vulnérables, vulnérabilité accrue par le recours grandissant à l’électronique et à la dématérialisation, nous rendant à la merci d’une simple panne d’électricité.
Seul un changement radical du système économique et social peut changer la donne : à savoir la fin du productivisme, donc du capitalisme qui ne peut que suivre la logique funeste « croître ou mourir ».
Effondrement : de quoi parlons-nous ?
Le jour de dépassement, c’est-à-dire le moment de l’année à partir duquel l’humanité dépasse la capacité de charge de la planète (sa biocapacité), celui à partir duquel elle vit « à crédit », intervient de plus en plus tôt : début août si on considère la planète, début mai pour la France. Autrement dit, la France consomme chaque année ce que produit son territoire en trois ans ! Et encore n’est-il question ici que de ressources renouvelables… Ce seul chiffre suffit à comprendre l’impasse dans laquelle nous sommes engagés.
Au sujet de l’effondrement, Pablo Servigne et Raphaël Stevens écrivent : « Il ne s’agit pas de la fin du monde, ni de l’apocalypse. Il ne s’agit pas non plus d’une simple crise dont on sort indemne, ni d’une catastrophe ponctuelle que l’on oublie après quelques mois […]. Il s’agit […] d’un processus à grande échelle irréversible ». Si l’effondrement n’est pas la fin du monde, il marque la fin du mode de vie que nous connaissons, ce qui implique d’apprendre à vivre autrement après une phase qui pourra s’apparenter à de la survie. Yves Cochet fournit une description synthétique de ce qu’est un effondrement : c’est « le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi.3 »
Cet effondrement pourrait avoir plusieurs causes, lesquelles pourraient s’ajouter les unes aux autres : la perte de biodiversité, l’appauvrissement des sols, le changement climatique, l’épuisement ou le renchérissement de certaines ressources fossiles, l’accroissement des inégalités sociales ou une nouvelle « crise » financière en particulier. Toutes les « crises », environnementales, climatiques, énergétiques, géopolitiques, sociales ou économiques sont, comme le précisent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, « interconnectées, s’influencent et se nourrissent ». Une seule d’entre elles peut précipiter les autres, comme dans un jeu de dominos.
Servigne et Stevens expliquent aussi que l’humanité est ou va être confrontée à des limites et des frontières. Les limites sont infranchissables ; ce stade atteint, c’est l’extinction du moteur. Cela concerne par exemple l’épuisement des ressources fossiles. Les frontières sont par définition franchissables, mais ce passage nous fait entrer dans une zone dangereuse ; c’est la sortie de route. Il s’agit en particulier des perturbations des cycles naturels, des nuisances écologiques qui tendent à devenir des désastres (changement climatique, perte de biodiversité, etc.).
De fait, puisque de nombreuses frontières ont été franchies, l’effondrement a commencé, tendanciellement, même si ses effets sur nos vies de riches Occidentaux ne se font que peu sentir à ce jour. La perte de biodiversité en particulier, lorsqu’elle se remarque, signifie un niveau de disparition déjà avancé. À ce stade, il est presque trop tard.
Anticiper localement
L’enjeu, aujourd’hui, est, d’une part, de faire en sorte que l’effondrement soit le moins fort possible s’il se produit – en étant optimiste le prévenir s’il n’est pas inéluctable –, et, d’autre part, de se préparer à y faire face, par la mise en place de systèmes résilients, à très petite échelle4, articulés autour de l’entraide, de la solidarité et de la coopération. Avec d’autres mots, il s’agit de retrouver une autonomie collective locale. En effet, si certains privilégient le survivalisme, c’est-à-dire la survie individuelle et contre le reste du monde, il apparaît que seule l’entraide est durablement efficace (tout en correspondant davantage à notre état d’esprit)5.
Cette démarche a le double intérêt de s’inscrire dans la décroissance, donc de contribuer à réduire le risque d’effondrement ou l’importance de celui-ci, et de nous préparer à mieux y faire face le cas échéant.
L’anticipation est nécessaire : après l’effondrement, les moyens nécessaires à la mise en place de structures et d’organisations permettant de poursuivre la vie frugale et solidaire ne seront peut-être plus disponibles. Si, contrairement aux préjugés, la difficulté favorise l’entraide, celle-ci suppose pour partie la préexistence d’équipements, de relations, etc.
On se souvient de la banderole « Tout ce que tu mérites Macron : mutineries et désertions » utilisée pour accueillir Macron à Égletons en octobre 20176. Être apte à faire face à un effondrement nécessite peut-être en amont une certaine désertion du monde tel qu’il ne va pas, du conservatisme notamment économique qu’on nous impose, aux niveaux international, national et local ; de déconstruire l’ancien monde, incarné justement par Macron, et faire (re)naître d’autres modes de vie et de production.
Donc, les initiatives locales ne se substituent nullement au combat politique qui doit se mener au-delà…
1 – Pablo Servigne & Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer – Petit manuel de collapsologie à l’attention des générations présentes, Seuil, 2015.
2 – Institut Momentum : http://www.institutmomentum.org/.
3 – Yves Cochet, « L’effondrement, catabolique ou catastrophique ? », Institut Momentum, 27 mai 2011.
4 – Celle d’un déplacement à pieds ou à vélo.
5 – Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui libèrent, 2017 (lire critique dans LTC n°22).
6 – LTC, n°15, novembre-décembre 2017 (https://la-trousse-correzienne.org/du-folklore-aux-plans-mutineries-et-desertions/).





