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La Trousse Corrézienne

La vie insoupçonnée des espaces publics, LTC 25 · 5 juillet 2019

Un exemple d’illusion urbaine : le faux espace public

Un exemple d’illusion urbaine : le faux espace public

En juin 2016 s’inaugure, en grandes pompes, le nouveau siège administratif de l’Unofi – Union Notariale Financière – et premier bâtiment neuf du futur quartier de l’ancienne Caserne Brune. Devant cette architecture moderne de la réussite économique, un espace public, pensé par des spécialistes du design vert, a été aménagé. Après trois ans d’existence officielle, un constat au sujet de ce petit jardinet s’impose : absolument personne, ou presque, n’y met les pieds. Fréquentation nulle, vacuité dominante. Mais pourquoi donc ce lieu est-il si peu vivant ?

Enquête sur un espace public plutôt bizarre.

L’espace, d’une surface d’environ 40 mètres sur 30, se situe à l’un des angles de l’ancienne caserne, bordé de ses quatre côtés par le nouvel édifice, deux voies de circulation et un petit parking. Il est facile de comprendre, au premier aperçu, la tendance de l’esthétique ; un ensemble de petites bandes où alternent une diversité de matières (gravier, sable, copeaux de bois), et sur lesquelles sont parfois plantés de grossières plantes ou de petits buissons, le tout proposant, en une formelle géométrie, une succession variée de vagues coloris et de fades impressions. Bon, jusque-là, il ne s’agît que d’un choix de style, celui de ne pas mettre de fleurs au profit de la sobriété et de l’ordonnance. Par contre, en ce qui concerne la fonctionnalité de l’endroit, c’est tout simplement catastrophique. Les quelques bancs, qui ne peuvent être utilisés que d’un côté, sont dépourvus de dossier, et sont plantés en plein cagnard sans la moindre ombre, signalant par là toute l’attention portée au confort de celui qui chercherait du repos. En outre, ils sont faits d’un métal qui chauffe tellement sous le moindre soleil qu’ils en deviennent rapidement inutilisables. Voilà bien des bancs destinés à ne pas être fréquentés. Et puis il y a cette courte allée, valorisée par de jeunes arbres, d’une vingtaine de mètres et qui relie les bancs au petit parking, mais l’aménagement est conçu de telle sorte que lorsqu’une voiture se gare, elle est placée en travers de l’allée, bloquant ainsi totalement l’accès. Il semblerait cette fois-ci que l’espace ait été imaginé pour ne pas être facilement traversé. Enfin, l’emplacement urbain de ce petit jardin a de quoi repousser le plus bucolique des flâneurs. Adjacent à un croisement dont la circulation est particulièrement intense, le boulevard extérieur et la route de Turenne, l’espace est soumis à une forte pollution de l’air ainsi que sonore. Il n’est donc point étonnant que personne ne vienne y traîner ses guêtres comme il est de coutume dans n’importe quel jardin public. À l’inverse, ce qui peut surprendre, c’est d’avoir aménagé un espace public aussi désagréable à fréquenter. D’autant plus que la ville de Brive porte une réelle attention à ses parterres fleuris et à la qualité de ses bancs. Par conséquent, une question s’impose tout naturellement : mais où diable sommes-nous ? Ou, autrement exprimé, qui a pu s’occuper d’un tel aménagement ?

Très rapidement, un responsable de cette société de « gestion de patrimoine », de « placement d’argent », exagérément méfiant de ma présence, vient me fournir un élément de réponse : « Ah non, non, non, ici c’est un espace public », insiste-t-il, « le jardin, et le parvis, tout ça c’est public ». J’en déduis alors que l’entreprise de jardinage privée qui s’occupe de l’entretien n’est qu’une banale affaire de sous-traitance. Cependant, je me rends à la Mairie afin d’obtenir une confirmation. Une référente de l’accueil m’assure alors, d’un ton catégorique : « Oui, le jardin là-bas est un espace public ». Plus de doutes, même un jardinier municipal saura m’informer sur le statut public du lieu, jusqu’à ce que… un autre jardinier, quant à lui, me fournisse une autre version : « c’est privé ». Ah bon ? l’espace public est privé ?

Ouhaaa, la belle embrouille !

À nouveau, vérification obligée. Cette fois-ci, en provenance d’une source fiable, j’apprends ce qu’il en est vraiment : le rectangle jardiné devant le bâtiment est bien de la propriété des notaires. C’est nouveau, c’est neuf, c’est moderne : le faux espace public. Dit autrement : ce petit jardinet est un espace privé qui fait semblant d’être un vrai espace public. À ne pas confondre avec tous ces classiques espaces privés qui sont ouverts au public, comme un troquet par exemple, ou un parking de centre commercial, un jardin de pompe à essence sur l’autoroute. Ce sont là des espaces tournés vers le public, mais dont tout le monde sait bien qu’en premier lieu, ils sont privés. Alors qu’ici, le lieu privé fait genre, ce n’est pas du tout privé. Bref, on ne sait pas trop chez qui on est. Et ne pas savoir si je suis chez quelqu’un ou chez tout le monde, je trouve cela, pour ma part, fort dérangeant.

Quelle embrouille ! L’aménagement d’un leurre. L’illusion d’un espace aménagé tel un espace public, et donc qui semble fait par la ville et pour les habitants, mais qui en fait, appartenant au bâtiment privé, est pensé au service de ce dernier.

Du coup, en tant qu’espace privé, l’appréhension du lieu et de son aménagement prend une tout autre tournure. Reprenons donc : mais où diable sommes-nous ?

Une espèce de parvis, peut-être bien. L’aménagement étant là, en face du bâtiment. Et surtout parce que la structure du jardin propose deux allées qui relient le trottoir à l’entrée de l’édifice, dessinant ainsi un lien entre le bâti et son environnement. Impression d’invitation (avec les deux allées), sens de l’accueil (avec un semblant de jardin public), l’espace pourrait s’offrir tel un décorum de bienvenue. Et pourtant, l’accès à l’intérieur du bâtiment qui ne peut se faire que par clé magnétique, ou par le moyen d’un interphone sous surveillance vidéo, signale le net parti pris de la fermeture. Aussi, en tant que siège administratif, ces bureaux de l’Unofi n’ont pas grande vocation publique. Si l’escalier monumental à l’entrée de certaines églises, pour prendre un exemple de la fonction accueillante d’un parvis, imposait ses effets pour mieux attirer les paroissiens, le petit jardin ici aménagé ne se donne à voir que pour mieux tromper le promeneur. C’est qu’il faut prendre en considération l’intérieur de ces bureaux : un ensemble d’activités plutôt froides, du genre financements, placements, patrimoines, successions, transmissions, c’est-à-dire des activités qui articulent un peu de mort et beaucoup d’argent. À l’extérieur, en conséquence, a été pensé un décor de jardinet accueillant afin de donner à voir une image positive du lieu. Un drôle d’espace public-privé qui se singularise donc par sa fonction marketing.

Mais pas seulement. Car il agirait aussi dans le rôle d’une subtile séparation. D’une part, ne se laissant facilement ni traverser, ni occuper. D’autre part, tel un obstacle, invitant le passant au contournement. Alors que généralement le parvis est un espace ouvert et libre qui permet des croisements entre l’intérieur et l’extérieur, qui instaure des transitions, notre original jardinet est un espace d’éloignement. Un véritable contre parvis. De surcroît, trompeur.

Tout le monde s’en fout, mais c’est quand même déplorable

Pourquoi avoir choisi la reproduction d’un jardin public comme représentation de façade d’un lieu privé ? Le service urbain de la ville a peut-être sa part de responsabilité. Il est courant, en effet, que certaines prescriptions accompagnent les négociations de permis. Quoiqu’il en soit, il faut ici déplorer non seulement l’absurdité d’un aménagement, mais également la perte de sens de ce qui se fait, tout simplement. Je tiens donc à remercier tout particulièrement ces spécialistes de l’aménagement, ces penseurs de ville, qualifiés et bien payés, qui réussissent à rendre un petit jardin public ainsi que ses bancs en une inutilité publique, et à user de cette image du lieu de rencontre et de partage par excellence pour en faire une installation du vide urbain.

Dieu merci, les farces de la sorte sont encore rares.

Francis Rigal

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