
En 1992, Severn Cullis-Suzuki, une Canadienne alors âgée d’à peine 13 ans, faisait vaciller la bonne conscience des puissants et des personnages les plus influents de ce monde, alors présents au sommet de Rio. Elle interpellait depuis la tribune les politiques comme les dirigeants d’entreprises, les scientifiques comme les banquiers en les mettant face à leurs responsabilités quant à l’état dans lequel ils laissaient le monde aux adultes de demain, quant aux inégalités et à la misère dont les premières victimes sont les enfants et quant à la haine, à la violence et aux guerres dont, là encore, des millions d’enfants sont les premières victimes.
Rien ne prédisposait ces vingt adolescents à plaider tour à tour pour un avenir meilleur face au public dont l’amphithéâtre du lycée agricole de Naves s’était rempli, ce mardi 5 février 2019.
Pour la septième année consécutive, un « concours de plaidoiries en faveur de la vie et de la planète » a permis à des jeunes issus de plusieurs lycées agricoles (Naves, Limoges, Cahors et même Bourg en Bresse) de clamer leur indignation, d’exprimer leurs idées, d’exposer leurs propositions et de partager leurs rêves avec un public de lycéens et d’adultes attentifs.
Au lycée Edgard Pisani de Naves, la plaidoirie, plus qu’un vecteur pédagogique, est presque devenue un rituel. « Ils ont eu le message des classes qui les ont précédés », indique Nathalie, professeur de lettres. Ils savent qu’ils travailleront tous à une plaidoirie. »
En filières professionnelles (élevage, productions, services aux personnes), ces jeunes sont pour la plupart peu motivés par la scolarité. Et c’est un euphémisme. Alors, pas facile de se documenter, de lire, puis d’écrire mais aussi d’apprendre, de mémoriser. Mais ça ne suffit pas. Encore faut-il, le jour « J », s’exprimer au micro pendant plusieurs minutes en public, avec, parmi ces auditeurs concentrés, un jury d’une quinzaine de personnes. Il faut être convaincu pour convaincre. Pas facile, non. Et Nathalie est exigeante.
Pour évoquer la déforestation, les effets des matières plastiques dans les océans, la cause animale ou encore la ressource en eau, rien de plus simple direz-vous, il suffit de se connecter, de consulter Wikipédia, de reprendre mot pour mot quelques explications, quelques arguments. Ah, mais non ! Pas de copier-coller pour Nathalie ! « On écrit ses propres phrases. On n’en a que plus de capacité à retenir ce qu’on a soi-même écrit » car, quand le texte est rédigé, il y a une autre consigne, c’est de le connaître. « Je ne laisse personne lire son texte. Ceux qui grugent, je leur prends la feuille. C’est un contrat. S’ils ne lisent pas, je la leur laisse. » Et ça marche !
Louise et Léa, élèves du lycée de Vaseix, près de Limoges, ont été embarquées dans l’aventure grâce à leur professeur de lettres, Christophe. La première, avec une simplicité et un naturel désarmants, a plaidé pour la restauration des haies dans nos campagnes. La seconde a expliqué ce que représentait, en nombre de stades de foot, la disparition de la forêt amazonienne. Tout en concluant non sans humour que les terrains de foot, on s’en moque bien, mais la forêt…
Une bien belle initiative que celle de Nathalie : elle sait tirer le meilleur de ces jeunes de bac pro qui, trop souvent, font leur l’idée qu’ils ne valent pas grand-chose. Au-delà des prix qui leur sont remis, la vraie récompense est la reconnaissance des autres. La révélation est qu’à 15 ou 16 ans, même quand on n’est pas copain avec l’orthographe ou les maths, on n’en est pas moins curieux, capable de s’informer, de se forger des opinions et de s’insurger quand les intérêts d’une minorité mettent l’avenir de tous en péril.
On ne refait pas le monde en une matinée dans l’amphithéâtre d’un lycée agricole. Mais ces lycéens savent-ils qu’une certaine Greta Thunberg, jeune suédoise, fait régulièrement la grève scolaire pour le climat ? Qu’à son exemple, des milliers de lycéens belges sont descendus plusieurs jeudis consécutifs dans les rues de Bruxelles, Liège ou Louvain pour la même cause. Quelque chose de nouveau pousse, loin sous le sillage des avions.
Didier Bertholy





