
Mon gilet envoie de toutes les couleurs !
Le gilet jaune fait-il le gilet jaune ? Et qu’est-ce au fond qu’un gilet jaune ?
Avant toute chose… c’est un gilet : « L’indispensable de notre dressing, c’est l’alternative du pull, facile à enlever ou à enfiler ». Tant de qualités vraiment ? Indispensable, une alternative… mais facile à mettre et à enlever… est-ce à dire qu’il a parfois du mal à s’assumer en tant que gilet, le gilet ? Peut-être. Lucie, animatrice en gérontologie, présente sur notre rond point de Naves, à cinquante kilomètres de chez elle, tous les soirs après son boulot et jusque tard, toujours joyeuse et souriante, me dit qu’elle reste complètement Lucie quand elle enfile son gilet « Certes ça nous permet de nous reconnaître et ça nous sécurise sur les actions mais pour autant, je ne me sens peut-être pas vraiment gilet jaune, on est tous tellement différents, je suis juste moi ». Quand je lui demande si elle porte un uniforme dans la maison de retraite où elle travaille, elle me répond que non, et qu’elle le regrette un peu « les personnes âgées me verraient comme une professionnelle, ça légitimerait mon statut ». C’est un peu ce qu’il se passe ici, quand même : le gilet jaune fait le gilet jaune et une fois enfilé, chacun semble se sentir à sa place. « J’ai décidé de rejoindre les gilets jaunes parce que j’ai vu que c’était le moyen de m’exprimer simplement, bien mieux qu’à travers le vote ».
Le gilet à l’origine est donc un haut masculin cintré qui, en forme de veste sans manches, descend jusqu’à la taille. Alors oui, mais là, non. Notre gilet jaune à nous (maille aérée 100% polyester, bandes rétroréfléchissantes grises 65% polyester 35% coton enduit élastomère et billes de verre) est passé d’une forme cintrée seyante à un flou vraiment très vague. Il sied cependant ainsi sans mal à toutes les morphologies : taille unique, et unisexe. C’est un peu la pièce universelle. En plus, pratique ! on était tous obligés de l’avoir en notre possession. Presque dix ans qu’il traînait dans le coffre, le gilet, attendant son heure… Alors il n’est peut-être pas coquet c’est vrai, mais il s’adapte à toutes les situations, et ça, ça fait sa force !
Que dire de ce jaune ?
Avant je croyais connaître le jaune fluo. L’anti-couleur, celle qui contrarie, associée aux affiches bas de gamme pour un loto de salle des fêtes. Mais maintenant, après quelques après-midi et soirées passés sur mon rond-point, je sais apprécier la gamme infinie, la palette subtile des jaunes fluos possibles. Pour autant, bien malin qui saurait les décrire. Il faut malheureusement reconnaître que certains gilets, après des heures et des jours entre pluie, boue et fumée, ont un peu perdu de leur superbe et parviennent presque à se fondre dans le gris ambiant de ce début d’hiver, troquant leur improbable et vive lumière synthétique contre une couleur privée de tout.
Le jaune serait la couleur mal aimée des français d’après tous les sondages –totalement indispensables reconnaissons-le– sur leurs couleurs préférées, et ne fait référence à aucun courant politique. Un florilège d’analyses d’historiens ont été publiées ces derniers temps et sa mauvaise réputation n’a pu échapper à personne, notamment car elle renvoie au nom qu’on donnait dans les usines à ceux qui refusaient de faire grève ou même qui la combattaient.
Goguenard, un jeune routier qui s’est arrêté bien volontiers pour participer à notre blocage de camions jeudi soir nous racontait que, du haut de sa cabine, il voyait fréquemment des conducteurs qui, apercevant au loin un blocage ou un filtrage, attrapaient leur gilet relégué sous un siège afin de le placer opportunément sur le tableau de bord, pour faire bonne figure. La couleur des « traitres à la cause commune », qui retournent leur veste, pour filer la métaphore vestimentaire ? Parfois oui, peut-être (je fais les questions et les réponses), mais pour le vivre au quotidien, il semble que la population reste majoritairement sympathisante envers le mouvement, voire carrément enthousiaste.
Tous les sens en éveil
D’autres couleurs que le jaune fleurissent sur mon rond point. Un des papys qui tiennent vaillamment le pavé chez nous à eu la chance inestimable de tomber sur huit drapeaux bleu-blanc-rouge dans une benne, à la déchèterie. Outré, n’écoutant que son cœur de patriote, il les a ramené et j’ai eu la bonne surprise un matin de les voir flotter sur les colonnes qui entourent notre espace commun. Pas un drapeau hein ! huit drapeaux. Et sans concertation. Gloups. Le rond point est un lieu de convergence mais aussi le point d’où les routes divergent et se séparent parfois… Quelques jours après, l’un d’entre nous est passé de très bonne heure en allant travailler, l’occasion rêvée pour retirer ces symboles trop ostensibles à son goût, mais cependant solidement arrimés. Muni des quelques drapeaux qu’il avait finalement réussi à décrocher, il s’est sérieusement cassé la figure en regagnant sa voiture… « J’ai été puni je crois… j’aurais dû en parler au groupe avant ! ». Un sérieux travail, chacun en conviendra, que de construire du collectif en ne s’étant pas choisis les uns les autres.
S’il y a bien un autre objet symbolique qui connaît son heure de gloire ici, c’est la palette. Les palettes permettent de construire la cabane, abri indispensable en ce mois de décembre humide et froid, elles servent également de barrière pendant les blocages (calées sur un pneu) et permettent de faire les feux, dans les bidons. Ah l’odeur âcre et persistante du feu de palettes, qui colle aux cheveux et aux vêtements ! Tout un poème. L’oeil s’aguerrit et toutes les palettes, qu’elles traînent ou non, sont automatiquement et presque sans y penser repérées et presto, récupérées.
Hier soir nous étions vingt-cinq pour bloquer le Mac do : une consomm’action. Les arguments contre le modèle social des multinationales, la malbouffe et pour les petits commerçants et producteurs locaux ont été très bien reçus par les clients qui ont dû attendre avant de quitter les lieux, pour ceux qui y étaient déjà, et presque aussi bien par tout ceux qui n’ont pas pu y entrer.
Les discussions politiques fleurissent cet hiver, certains passent leurs journées à œuvrer pour le mouvement, d’autres s’investissent quand ils le peuvent, en dehors de leurs heures de travail, mais tout le monde réfléchit et plus personne ne veut moutonniser, comme le dit Roberto « On a été trop dociles jusque là. Les dirigeants sont à notre service, ils doivent l’entendre. On doit réfléchir ensemble à la société dans laquelle nous voulons vivre ». La mise en place de référendums d’initiative populaire sur les projets de loi concernant la politique économique, sociale ou environnementale fait ici, comme dans beaucoup d’endroits, consensus. C’est la revendication qui surpasse toutes les autres.
En attendant, les actions : filtrages pour discuter avec la population et blocages des administrations ou des entreprises, censés impacter l’économie, s’organisent, avec plus ou moins de succès.
Petits poussins dans un monde agressif qui fait miroiter toujours plus de superflu et promet toujours moins d’essentiel, chacun semble en tout cas mû par une farouche volonté d’agir plus que subir, enfin.
Belami
Pour celui ou celle qui corrigera si ça lui convient : j’ai choisi de ne pas appliquer la réforme de l’orthographe pour le pluriel d’après-midi et je considère que c’est un mot masculin…
Belami





