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La Trousse Corrézienne

Encore plus loin, LTC 20 · 7 septembre 2018

Trip en alternatives andines

Peinture murale à Buenos Aires

Cet hiver, mon amie Cathy est partie en Argentine. Elle n’y est pas allée pour faire du trekking en Patagonie, mais pour rendre visite à sa fille qui vit là-bas depuis plusieurs années. Ce ne fut pas un simple voyage d’agrément mais une itinérance au gré d’expériences et d’initiatives qui font écho à ce qui se passe chez nous. Elle m’a raconté.

Nous sommes le 5 décembre quand Cathy arrive à Buenos Aires. Il fait 23 degrés dans cette ville de dix-sept-millions d’habitants. Sarah, sa fille, est là pour l’accueillir à la sortie de l’avion. Ce qui l’interpelle le plus alors que les rues défilent devant ses yeux ce sont les peintures murales et les arbres. Au début du XXème siècle, l’architecte paysagiste français Charles Thays fait planter dans les rues plus de 150 000 arbres importés du nord et du sud de l’Argentine. Quant aux fresques murales, c’est une tradition latino-américaine que l’on retrouve jusqu’au Mexique avec les « murales » du fameux Diego Rivera. Buenos Aires est considérée comme un des berceaux du Street art dans le monde et des visites sont organisées pour découvrir l’histoire de cet art.

Générations en lutte

À peine le temps d’accuser le décalage horaire et Cathy est déjà embarquée dans une manifestation contre les violences policières. Manif à laquelle se greffent des groupes de revendications pour la défense des peuples originels. En tête de cortège, les fameuses grand-mères de la Place de Mai. Pendant la dictature, en 1976, ces femmes se rassemblaient tous les jeudis sur la Plaza de Mayo et tournaient en rond pour demander des comptes sur la disparition de leurs proches et notamment des bébés volés. Durant cette période, près de 30 000 opposants ont été arrêtés, enfermés et torturés à l’École de Mécanique de la Marine, en plein centre-ville, près du stade qui accueille la coupe du monde en 1978. Tous les mercredis, les corps anesthésiés des prisonniers étaient chargés dans des avions et balancés à la mer. Leurs enfants, en bas âge ou nouveaux-nés, étaient alors donnés à des couples proches du pouvoir. En 2011, suite aux actions des « Abuelas », deux anciens présidents de la République ont été condamnés. Les anciens bâtiments de l’École de mécanique sont devenus un musée pour la mémoire et la défense des Droits de l’homme. Que Cathy n’a pas manqué de visiter. Elle recroisera les Abuelas lors d’une conférence-débat à la fac à propos de l’entrée de l’Argentine dans l’OMC. Les grand-mères toujours en lutte sont venues chercher les étudiants pour qu’ils se battent dans la rue plutôt que sur les bancs.

Au cours de ses balades, Cathy remarque qu’il y a beaucoup de petites librairies indépendantes, qui proposent des ouvrages militants, des fanzines. Elle trouve même des publications du Comité invisible et des articles sur Tarnac. Elle passe encore quelques jours à Buenos Aires au sein de l’Archibrazo1, coopérative sociale solidaire. Situé dans une ancienne imprimerie et maison d’édition surréaliste, ce lieu d’ébullition artistique et culturelle mérite une présentation à lui tout seule. D’autant que cet été, un pont invisible s’est créé entre la France et l’Argentine au travers d’un festival surréaliste nomade réunissant des artistes latino-américains et français. Ils sont passés à Uzerche. Peut-être les avez-vous vus.

Plus au nord

Après avoir passé quelques années à la capitale, Sarah est partie vivre plus au nord, près de la frontière bolivienne, à Amaïcha. Il est temps d’y aller. La mère et la fille embarquent pour trente heures de train. Certes c’est loin, mais le train s’arrête souvent pour que les voyageurs puissent se restaurer. Ce sont les paysans qui ravitaillent le long de la voie. Beaucoup de sodas notamment… Après avoir traversé des kilomètres de champs de soja et de canne à sucre, puis des bidonvilles, on arrive à Tucuman où on laisse le train pour le bus et on monte à Amaïcha qui est à 2500 mètres d’altitude. Sarah habite chez Tonina. Une dame d’une soixantaine d’années qui dispose d’une grosse hacienda familiale dans laquelle elle accueille chaque année plus de soixante-dix personnes pour la Fête de la Pachamama 2. « C ’est un peu roots quand même » me dit Cathy, avec un petit sourire qui veut dire que c’est pas grave. Elle me raconte ces quelques semaines passées là-bas à découvrir ce que les cartes postales ou les tours opérator ne montrent pas. Elle me parle de l’alganoba, un arbre endémique dont le fruit, très riche, ressemble à un haricot entortillé. On en fait de la farine et du café. Ça lui fait penser à la châtaigne. Il y a aussi beaucoup de cognassiers. Dans les minuscules boutiques où l’on vend l’essentiel, il y a peu de fruits, souvent ils ne sont pas beaux et ils sont chers.

« Parfois on te rend la monnaie en caramel ».

Cette région, un peu perdue, attire beaucoup de personnes originaires d’autres coins d’Argentine. Les gens s’y installent en autoconstruisant, sans permis, et sur le principe des chantiers participatifs. Des maisons en terre, en matériaux de récup, en bouteilles… Beaucoup d’entre eux ont plusieurs cordes à leur arc. Ce sont souvent de bons artisans mais qui ne peuvent pas vivre de leur savoir-faire. Alors ils sont chauffeurs de taxi-potier par exemple. Après plusieurs jours de rencontres et de balades, Sarah emmène ensuite Cathy en Bolivie.

Ici aussi les habitants luttent contre la mort de leurs villages

À Buenos Aires, Sarah avait rencontré Alex, Bolivien originaire de Huayllamarka. C’est un petit village à deux heures de route de Oruro, « une des grandes villes de Bolivie où il y a un très grand carnaval » me précise Cathy. Alex, bien que vivant dans un autre pays, se préoccupe de l’avenir de son village d’origine. Pour lutter contre l’exode rural, il faut valoriser les savoir-faire artistiques et techniques locaux et les faire connaître. Pour cela, il a initié, avec d’autres habitants, le projet Pluriversidad Wayllamarka 3 qui a pour but de créer un lieu de valorisation et de transmission des savoir-faire notamment autour de la poterie et du tissage. Ce lieu sera construit petit à petit lors de sessions de chantiers collectifs. Cathy et Sarah ont participé au premier Tinku (rencontre) en janvier 2018.

Le Tinku a commencé par un rituel d’accueil où un lama est sacrifié, et mangé avec de la quinoa, des fèves et des pommes de terre. Pour ce premier chantier, les bénévoles devaient épierrer un terrain et trier le combustible. Ce terrain sera à terme cultivé et le combustible (arbuste sec, bouse de lama et mottes d’herbe) servira pour le four à poterie. L’après-midi était consacré à des temps d’échanges avec les habitants qui leur ont enseigné certaines techniques comme le filage et le cardage de la laine de lama. Comme dans beaucoup de villages dans le monde, les habitants misent sur le tourisme : les ruines incas, les sommets andins, les lacs peuvent attirer du monde. Comptons sur Alex et ses amis pour que ce tourisme reste maîtrisé. Depuis ce premier Tinku, Alex est retourné à Buenos Aires et le suivi du projet se fait à l’Archibrazzo.

Le périple de Cathy et Sarah ne s’est pas arrêté là. Elles ont poussé jusqu’à la Paz et le lac Titicaca. Elles ont été bloquées 48 heures dans un train en pleine montagne suite à un éboulement sur la voie… la suite de leurs aventures dans un prochain numéro.

1 El Archibrazo : pour ceux qui lisent l’espagnol : www.archibrazo.org

2 Cette fête de remerciement à la Terre nourricière est à nouveau célébrée depuis 60 ans à Amaïcha. À l’origine elle était célébrée par les peuples originels.

3 https://tinkuenwayllamarka.wordpress.com/

Julie Devès

Effigie des « Abuelas »

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

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