Sorties du deuxième conflit mondial, nos sociétés occidentales ont assimilé leur nouveau dessein au progrès et à la croissance. Alors que plus personne ne conteste sans cynisme la finitude des ressources naturelles que l’on continue pourtant de piller impunément, de plus en plus nombreux sont ceux qui s’inquiètent de ne pas voir remis en cause le mythe de la croissance comme unique voie vers la félicité des peuples. Mais laissons là cette question de la croissance pour s’attarder sur la notion de progrès.
Trois générations, les natifs des années 50 et 60, enfants des « Trente glorieuses », et plus encore leurs aînés, se sont laissés porter, trois décennies durant, par l’élan collectif du progrès. Une véritable religion dont les prêtres n’étaient autres que nos dirigeants politiques, De Gaulle le premier. Car en effet, le progrès revêtait, dans un pays comme la France, un caractère quasi-magique, une dimension transcendantale. L’emprise collective de la rhétorique du progrès était d’autant plus tangible que les gens, dans leur grande majorité, constataient dans leur vie quotidienne, année après année, les bienfaits de la modernité et de l’accès aux biens nouveaux que celle-ci leur procurait.
Pour qu’au sein de la société fonctionne ce couple progrès-croissance, il fallait que tout le monde y ait un intérêt. C’est dans la logique assurancielle (maladie, chômage) et redistributive (retraite, famille) ainsi que dans les politiques d’inspiration keynésienne qu’un nouvel équilibre s’est construit entre puissances économiques, forces du travail et pouvoir politique.
En 2017, au cours d’une passionnante conversation estivale sous les platanes de Marciac, dans le Gers1, entre l’économiste Daniel Cohen et le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein, celui-ci observait que le mot progrès était de moins en moins usité, jusqu’à disparaître purement et simplement des discours publics en 2012. Depuis Mitterrand, se sont écoulées plus de trois décennies de marché mondial triomphant et d’analyses économiques défaillantes. Trois décennies qui ont redessiné la carte du monde. Trois décennies de doutes et d’incertitudes. Horizon du bonheur dans les années 60, le seuil du troisième millénaire, passés feux d’artifice et bulles de champagne, laissait une tenace impression de gueule de bois.
La maîtrise du temps, de l’espace et des idées en cette époque devenue pernicieuse était mise à mal. Le progrès ne tenait plus ni ses promesses, ni les consciences. Il fallait lui substituer un nouveau concept, peut-être à l’origine d’une nouvelle croyance. Et on redécouvrit l’innovation. Mais alors qu’au XIIIème siècle l’« innovatio » représentait une menace hérétique pour l’Église, l’innovation du XXIème siècle se présente au contraire comme salvatrice pour « empêcher que le monde se défasse sous les effets délétères du temps qui passe », selon É. Klein qui se réfère au philosophe Francis Bacon (1561-1626).
Nous voici donc dans l’ère de l’innovation, principalement illustrée par l’essor du numérique, des biotechnologies et des systèmes réticulaires de communication. Mais les incantations à l’innovation, qui se sont mues en injonctions à innover n’ont pas été circonscrites au monde des sciences et de leurs applications technologiques et industrielles. La société tout entière est sommée d’innover (innovation sociale) et ce jusque dans la sphère privée et les pratiques individuelles (numérisation généralisée).
Mais voilà, tandis que l’idée de progrès, qui donnait un sens à l’existence, cristallisait une foi laïque dans l’effort commun pour accéder à une parcelle de bonheur, l’innovation, présentée comme rupture, ne fait pas toujours recette. On doit plutôt chercher la signification de l’innovation entre manipulation et fétichisme. On est revenu de l’illusion d’un progrès émancipateur, est-ce vraiment pour gober le mensonge de l’innovation qui n’a d’autre objet que de détourner les consciences d’un futur qui tend à se figer dans les scénarios catastrophes ?
Note
1 Controverses INRA-Agrobiosciences
Didier Bertholy





