
Comme annoncé dans l’Ecophil précédent, nous continuons l’arpentage de l’ouvrage, La dette 5000 ans d’histoire, de David Greaber, docteur en anthropologie et économiste américain. Reprenons où nous en étions. Le système de troc comme étant à l’origine du système monétaire est un mythe qui ne tient pas l’analyse. La monnaie n’est pas tant ce qui permet d’échanger que ce qui permet de comparer. En ce sens, elle serait finalement aussi ancienne que la pensée humaine.
La théorie de la dette primordiale est élaborée dans les années 90 par une équipe de recherche pluridisciplinaire rassemblée autour de deux économistes français : Michel Aglettia et André Orléan. Le cœur du propos est l’affirmation que politique monétaire et politique sociale ne font qu’une. « Les états utilisent les impôts pour créer de la monnaie et ils peuvent le faire parce qu’ils ont en tutelle la dette mutuelle de tous les citoyens les uns envers les autres. Cette dette est l’essence de la société. » La genèse de cette histoire remonte loin en amont des États et trouve sa source dans toute forme d’organisation humaine. Ce sentiment d’être en dette s’exprime d’abord par la religion et jusque dans les temps les plus reculés du 15e siècle avant JC dont les poèmes védiques laissent traces : « L’homme aussitôt qu’il naît, naît en personne comme une dette due à la mort. »1 Ainsi, les cultures qui lient les êtres à travers les âges et donnent sens à leurs existences ne se nourriraient pas tant d’échanges matériels que de productions symboliques, dont la monnaie fait partie.
Considérer cette dimension de la monnaie permet de mieux appréhender les systèmes d’amendes, de redevances, de compensations de préjudices moraux… La dette primordiale se décline en dettes entre protagonistes d’une scène sociale, faites de ses petites culpabilités et menus péchés. Dans la (pré)histoire, les monnaies traditionnelles étudiées par les anthropologues ne servaient pas tant à acquérir des objets qu’à reconfigurer des relations entre les gens. « Chez Homère quand on estime la valeur d’un bateau ou d’une armure, on la mesure toujours en bœufs – mais quand on échange des objets, on ne paye jamais rien en bœufs. » Le bœuf, animal sacrificiel, donne la mesure de ce qui a ou pas de valeur dans une culture donnée. Le terme « payer » trouve ici tout son sens, celui de pacifier, apaiser. Il s’agit en effet de donner un objet précieux à quelqu’un en contrepartie d’un préjudice, moral, physique, matériel.
Il est à noter que la dette envers les dieux, puis envers Dieu, puis envers la société, se trouve être en dernier recourt une dette envers l’État-nation, cette entité à qui l’individu devrait tout. Dans cette affirmation se trouve aux yeux de l’auteur la critique centrale de la théorie de la dette primordiale en ce qu’elle n’offre pas d’autres choix que « la logique de marché où nous nous plaisons à imaginer qu’au départ nous sommes tous des individus qui ne doivent rien aux autres […] et la logique de l’État où nous commençons tous avec une dette que nous ne pourrons jamais véritablement rembourser. » Il affirme que « c’est une fausse dichotomie. L’État a créé le marché. Le marché a besoin de l’État. » Affirmation intellectuellement excitante… La suite au prochain numéro…
1 Satapatha Brahmana, III, 6, 6, 16
Philippe Van Assche





