Au sortir de la forêt se dresse un grand orme. Puis c’est le village. Depuis le jour où Marion l’a pris par la main pour le conduire chez « le docte », le fils Courge, qui n’a de cesse de s’approcher des maisons que de l’apercevoir à nouveau, bravant les foudres paternelles, revient inlassablement se jucher dans la ramure de l’arbre.
Les Courge, père et fils, vivent dans une cabane au cœur de la forêt, se nourrissant des bêtes et plantes que celle-ci leur prodigue : « chevrillards », « chipmonques » et œufs de sarcelles, baies et « champignes ».
Pour toute éducation, le père administre au fils coups de savates et « mornifles sonores » à faire « branler le casque » dès qu’il agit de travers. Ce sont aussi des traitements dont tout bourgeois normalement constitué, au pire trépasserait, au mieux s’en tirerait définitivement estropié. Si le jeune Courge revient des multiples périls qu’imagine le père, c’est grâce à un instinct de survie hors du commun. Au premier jour de son existence, privé du lait maternel, la parturiente étant morte en couche, voilà le nouveau né enfourné par son père dans un trou de marmotte. Il doit son salut à la chaleur animale de son hôtesse, sensation qu’il assimilera au seul témoignage de soin, sinon d’affection, qu’il connût de sa vie entière, si ce n’est l’éphémère rencontre avec Marion.
Car le fils Courge, qui ne se connait pas même de prénom – il a par hasard appris son propre nom des villageois –, n’a qu’une obsession : dénicher le sentiment là où il se terre puisque rien, en la personne de son père, ne le révèle à ses sens. Tout ne peut être que matière, compris les sentiments : c’est qu’il n’a jamais appris le langage qui lui aurait permis et de les concevoir, et de les nommer. Il lui faudra perdre la liberté de son corps et de ses mouvements avec le dénouement stupéfiant de cette histoire pour gagner la liberté de l’âme et de l’esprit grâce à l’enseignement de la langue que lui prodiguent ses geôliers dans l’attente de son procès.
Courge se révèle alors face au juge, dans les entrelacs d’un monologue hallucinant, comme un être sensible dont le père, jusqu’à l’acmé de sa folie, était définitivement sourd aux appels. Délivré de la tyrannie paternelle, et surtout libre, enfin, de comprendre sa vie et d’en narrer le cours par le menu grâce aux mots et à la grammaire, clés de la parole.
Et quelle langue débridée, imagée, archaïque et poétique à la fois !
A-t-on jamais écrit, depuis Rabelais, quelque chose d’aussi truculent, d’aussi foisonnant d’inventivité, avec une telle puissance dramatique ?
Ce petit ouvrage de 160 pages se lit à voix haute tant il faut avoir les mots en bouche avant de les laisser résonner, d’écouter leur sonorité tantôt mélodique, tantôt râpeuse. On est surpris d’entendre de sa propre voix une prosodie tout droit venue d’une province à la fois si lointaine et si proche de nous, d’une contrée traversée par la Gatineau.
A une époque d’indigence de la langue comme des idées, où se payer de mots suffit à plaire aux béni-oui-oui, voilà un antihéros qui paie très cher les mots qui lui ont manqué pour être capable de dire qu’il aimait.
Le juge à qui, se délivrant ainsi, se livre le fils Courge, c’est le lecteur.
« Si j’avais su que discours est comme clôture à troupeau : qu’il restreint la dispersion de soi (…) Oh ! Si j’avais pu connaître à plus hâtive heure la parole qui nomme toute chose, y compris amour, et ainsi leur donne corps et forme concrète, si concrète qu’on peut désormais voir toute chose ! »
Jean-François Beauchemin, Le jour des corneilles, Les allusifs éditeur (2010 – Québec) ou Libretto (2013 – France)
Didier Bertholy





