
Mensis maius
Le mai le joli mai a paré les ruines / De lierre de vigne vierge et de rosiers.
Cent mois de mai sont revenus depuis que Guillaume Apollinaire, comme des millions d’autres qui n’auront eu que leur nom gravé sur un bloc de granite dressé au centre d’un village, a quitté, deux jours avant que ne soit signé l’armistice, ce monde belliqueux.
« Faites l’amour, pas la guerre ! » De son appartement du boulevard Saint-Germain, Apollinaire, l’un des pères du surréalisme, poète nostalgique et mélancolique de l’amour, qui ne dédaignait pas le genre érotique, n’aurait peut-être pas démenti la célèbre formule qui couvrait, cinq décennies après sa mort, certains murs parisiens. « Jouissez sans entrave », « Il est interdit d’interdire », « Soyez (sur)réalistes, demandez l’impossible ». Même ailleurs, comme à Auch où, il y a tout juste 50 ans, les habitants qui longeaient le mur d’enceinte du lycée catholique de jeunes filles de la ville pouvaient y lire : « Jeunes pucelles, libérez-vous ! ».
Le mai le joli mai a paré les ruines de lierre de vigne vierge et de rosiers. Surtout, ne pas objecter l’anachronisme d’une lecture allégorique de ces vers, tirés des Rhénanes, qui pourrait rappeler un certain mois de mai vieux d’un demi-siècle. Et pourtant, une réécriture de ces mêmes vers donne à ceux-ci, en anagramme, un étrange écho qui vient se répercuter contre les murs de 68 : Ellen nage parmi les roses elle aime rire jouir ivre de vie et de gai désir. Du Apollinaire dans le désordre, et même dans le grand désordre.
Tous les dix ans revient le temps du souvenir des barricades, des AG, des pavés et des slogans. Tous les dix ans reviennent les analyses réchauffées sur les transformations sociales et culturelles, sur la libéralisation des mœurs. Tous les dix ans on entend grincer les dents des serviteurs zélés de ceux qui détiennent les pouvoirs économiques et politiques de la planète, de ces contempteurs d’une autre vision de la « mondialisation » à laquelle aspirent tant de gens pas encore tout-à-fait résignés. Cette année n’échappe pas au rituel décennal, même si on en fait cette fois une démonstration plus historique et académique que jamais.
Parmi les dernières lois « sociétales » votées en France, on se rappelle évidemment celle qui ouvrait aux couples homosexuels l’accès au mariage. La belle affaire, 45 ans après mai 68. Si Guy Hocquenghem, journaliste et écrivain incisif et ô combien dérangeant, que beaucoup de ses confrères d’aujourd’hui qualifieraient d’ultragauche (puisque la catégorie de l’extrême gauche est désormais représentée par la France insoumise et les communistes !), avait eu le temps de connaître la trithérapie, qu’aurait-il écrit de la légalisation du mariage homo ?
J’en ai une petite idée. Hocquenghem voyait déjà en 1976 (Libération, 29 mars 1976), avec l’apparition du « stéréotype de l’homosexuel d’État, intégré à l’État, modelé par l’État et proche de lui par ses goûts […] l’affaiblissement de la différence par le recyclage des désirs homosexuels dans une normalité un peu élargie. » Le vrai changement sociétal eût été non le droit d’accéder au conformisme du mariage et l’extension possible du régime matrimonial – où il est avant tout question de régime patrimonial – aux couples gays et lesbiens, mais une réforme de fond en comble du code civil et l’abrogation des lois sur le mariage pour instaurer l’égalité de tous dans le non mariage.
Le ressac du mai, du joli mai n’en finit pas, aujourd’hui encore, de laisser sur la plage (« sous les pavés… ») un peu d’écume de ces utopies réalistes.
Didier Bertholy



