Samedi 10 février, pour clôturer la journée de rencontre avec La Trousse corrézienne, Philippe Merlant, journaliste, est venu présenter sa conférence gesticulée « Le mystère du journalisme jaune ». L’occasion pour nous de l’interviewer.
La Trousse : « Ce soir, tu présentes la conférence gesticulée « le mystère du journalisme jaune », peux-tu nous dire « qui tu es » et nous présenter le sujet de la conférence ? »
Philippe Merlant : « J’ai été journaliste professionnel pendant plus de 40 ans, en commençant par les médias du « main stream » : France Inter, L’Équipe, Libération, de nombreux titres de la presse économique… Au milieu des années 1990, insatisfait de la majorité des titres de presse écrite, j’ai tenté de lancer un magazine citoyen, qui n’a pas vu le jour faute de financements mais a donné naissance au site « Place publique ». On a inventé des outils de journalisme participatif et, depuis cette expérience, je tente de concilier ma pratique professionnelle avec un travail de réflexion autour de cette question : comment réconcilier les médias avec les citoyens ? Ceci m’a conduit à co-écrire « Médias : la faillite d’un contre-pouvoir » (Fayard, 2009). De 2009 à 2012, j’ai créé et coordonné Reporter citoyen, formation gratuite au journalisme multimédia pour les jeunes des quartiers populaires d’Île-de-France. Féru d’éducation populaire, je suis assez naturellement devenu « gesticulant »…
Ma conférence traite de cette question centrale : « Pourquoi les médias sont-ils si souvent du côté du manche, du côté du pouvoir, du côté des puissants ? ». L’originalité de ma démarche, c’est qu’ayant été moi-même journaliste, je peux tenter d’apporter des réponses de l’intérieur du système.
La Trousse : « Nous avons lu que cette conférence faisait suite à un livre co-écrit avec un certain Luc Chatel, et pas celui auquel on pense habituellement, c’est bien cela ? »
PM : « Bien sûr : ce n’est pas avec l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy et porte-parole de François Fillon que j’ai pu écrire un livre sur la critique des médias ! Ce Luc Chatel là est un homonyme : journaliste de son état, et rédacteur en chef de Témoignage chrétien à l’époque de la rédaction du livre. »
La Trousse : « Pour toi, c’est quoi un média libre ? Citoyen ? »
PM : « Un média libre, c’est un média indépendant, notamment vis-à-vis de ces deux pouvoirs dominants que sont le pouvoir politique et le pouvoir économique. Donc un média qui arrive à être autonome dans ses prises de décision (démocratie interne, participation des citoyens…) comme dans ses ressources financières (pas de participation d’un grand groupe au capital, pas de publicité). Un « média citoyen » renvoie plutôt à la notion de contenu.
J’appelle ainsi un média qui choisit de s’adresser à son public comme à des citoyens et cherche à conforter leur pouvoir d’agir. Or, pour participer à la vie publique et s’engager, il faut actionner trois leviers : penser, agir, débattre… Un média citoyen choisit donc ses sujets, angles et modes de traitement avec le souci constant de renforcer ces trois ingrédients : stimuler l’esprit critique des lecteurs, les inciter à l’action, contribuer au débat public démocratique.
Enfin, je distingue les médias « participatifs » : ceux qui cherchent à associer leur public à la production de l’information. »
La Trousse : « Selon toi, est ce possible d’avoir des médias libres actuellement ? Quelles sont les contraintes fortes ? »
PM : « Ce que j’ai vu de La Trousse corrézienne montre que oui, c’est possible, mais très difficile. Être un média libre, cela veut dire refuser la publicité ; privilégier l’enquête, le reportage, le travail de terrain ; mener des actions d’éducation populaire ; tenter de faire participer les citoyens les plus éloignés de l’accès aux médias. Bref, faire du travail qui coûte cher avec moins de ressources que les autres : la quadrature du cercle, en quelque sorte ! D’autant que les grands médias, les plus conventionnels, bénéficient aujourd’hui de davantage d’aides publiques que nos médias « libres » et « citoyens ». Il faudrait inverser cette logique. Bien sûr, il y a eu quelques progrès sur ce plan ces dernières années (création d’un fonds de soutien aux médias sociaux de proximité, d’un autre fonds de soutien aux médias en émergence…). Mais il faut certainement aller beaucoup plus loin : en Belgique, par exemple, un fonds de soutien public est dédié spécifiquement aux médias qui font du travail de terrain, de l’enquête, du reportage… tous ces genres journalistiques qui coûtent plus cher mais sont indispensables à la démocratie.
La Trousse : « « Dans la conférence, le jaune fait bien référence aussi au fait d’être « un jaune » ? »
PM : « Oui, c’est sans doute un terme un peu désuet aujourd’hui. Mais dans le vocabulaire du monde ouvrier, des luttes sociales, le « jaune » c’est celui qui brisait les grèves, qui était passé du côté de la direction, du patronat. Par analogie, le journaliste « jaune », pour moi, c’est celui qui est passé du côté des pouvoirs dominants. »






