
Combien ne sont-ils pas tentés, parfois, sans qu’il ne soit question que de son propre jugement, de dire non ? Non à une demande inutile. Non à une injonction inepte. Non à l’accomplissement d’une procédure administrative aberrante. Non à une coutume stupide, peut-être avilissante.Tentés, seulement. Puis ceux-là ravalent amèrement leur médiocre insurrection, leur révolte minuscule, leur velléité peccamineuse. Car sortir du rang coûte quand tous y gardent docilement leur place, celle qu’on leur assigne. Et c’est, plus que les réprimandes contingentes du chef, le regard torve des autres qui est à craindre. Qui ose quitter le rang jette le trouble, devient suspect, entre dans l’a-normalité.
Obéir, c’est littéralement aller au devant (de qui ? de quoi ?) pour écouter. Oboedire, prêter l’oreille (et suivre l’avis formulé), c’est ce que le sens commun a retenu : un enfant qui n’écoute pas, c’est un enfant qui n’obéit pas. Il ne vient à l’idée de personne de condamner l’attitude qui consiste à écouter, l’écoute étant la manifestation d’une disposition d’ouverture, d’attention, de respect envers autrui. Ob, (être, aller au) devant. Voilà qui fait l’acte. En creux, qui dés-obéit se place délibérément en position (posture) d’irrespect, de mépris, de fermeture. C’est ainsi que la nature morale de l’obéissance en fait une valeur cardinale dans une société où l’autorité revêt de multiples formes, surtout désincarnées, et dont la légitimité est toujours à questionner.
La civilisation nouvelle, celle de l’ère providentielle du numérique, ouvre la voie de tous les excès, les voies de la démesure, particulièrement, et cela devrait tous nous alerter, dans l’art de gouverner dont l’administration donne, à sa manière plus qu’on ne l’imagine, une traduction supposée intelligible et infaillible à l’homme ordinaire. La segmentation, la spécialisation des tâches caractérisent toute organisation administrative. Michel Crozier (1922-2013), sociologue des organisations, avait souligné, voici plus de quatre décennies, les marges d’autonomie dont disposaient les agents en dépit des tâches qui leur étaient assignées. L’informatique et ses applications très sophistiquées réduisent à néant ce pouvoir marginal de répondre au plus près d’une situation individuelle. L’administration n’a jamais autant quadrillé l’espace privé, y compris en situation professionnelle. L’agent n’a jamais été à ce point privé de réfléchir sur son travail. Il est devenu l’instrument de sa machine, celle-ci lui dictant ce qu’il doit accomplir pour le bon succès de la procédure. À l’opposé diamétral du projet syncrétique, l’adminismatique relève du projet unificateur, simplificateur et taxinomique par la suppression pure et simple de toute contingence, de toute singularité, de toute improvisation. Ses outils sont conçus pour instaurer un ordre incorruptible enrobé d’utilitarisme, et pour satisfaire l’obsédant désir de saisir l’insaisis-sable.
Cette révolution impensée, nous mettait en garde Robert Damien1, « est d’autant plus radicale qu’elle conduit à la reconnaissance d’une nécessité aveugle qui liquide tout sur son passage. Peu désirable, cette révolution se fait sans nous et contre nous. »
Sans nous ? Pas si sûr. Notre adhésion implicite, mais aussi enthousiaste, quelquefois, et notre troublante inclination pour les procédures intégrées et contrôlées de l’extérieur, quand bien même elles asservissent, ne laissent pas d’étonner. A fortiori lorsqu’on exerce une profession dans laquelle la relation à l’autre est essentielle.
Désobéir, acte qui relève toujours de la délibération, grandit. Désobéir grandit car le travail critique dont l’acte procède est d’autant plus fécond qu’il porte en lui, sous-jacente, frémissante, la chance d’un mieux possible.
Note : 1 R. DAMIEN, Éloge de l’autorité, Armand Colin, 2014
Didier Bertholy




