
Quand je suis descendu du camion, il faisait nuit. La lune brillait fort, comme le soleil. Elle était partout, la lune, sur la mer.
La mer ! Ses vagues. Le vent. Tout ce bruit.
Depuis le matin on était enfermés à l’arrière du camion. Dedans il faisait noir. Complètement noir. Tellement noir que lorsque j’ai vomi pour la première fois, mon voisin a demandé « qui c’est qui est malade ? » À partir de là je n’ai fait que vomir ! Puis je suis tombé… euh comment tu dis ? Évanoui ? Je suis tombé évanoui. Il faisait chaud. Vraiment chaud ! Trop chaud et trop noir ! je pouvais plus respirer. Peut-être je suis resté comme ça 2h. Peut-être plus.
Et puis on est arrivés.
La lune. Le vent. Le sable. La mer.
C’était la première fois que je voyais la mer.
Devant nous, il y avait le zodiac. Nous on dit zodiac, ça marche ici ? Ah, bon.
Il fallait qu’on monte dedans tu vois.
Il y en avait qui pleuraient. On se bousculait. Moi, là, j’étais prêt à faire demi-tour ! J’avais la soif et la fatigue. La peur aussi. Des pierres dans le ventre.
Je voulais partir.
Le passeur derrière moi m’a frappé avec le plat de la machette. « Monte, monte ! » il a crié. Les autres me regardaient. Tous, ils avaient peur en fait.
Un monsieur gentil m’a pris par le bras et j’ai avancé. Je rentrais dans l’eau et je n’étais pas bien du tout là ! Il m’a dit « c’est bon ; tu es ici maintenant ; tu as fait tout ce chemin ; tu ne vas pas retourner ? »
J’ai regardé le camion. Et puis j’ai regardé la mer.
Je sais pas nager moi !
Je suis monté dans le zodiac. Et puis j’ai pleuré.
Ce premier voyage, malgré la violence des mots, celle des images et des souvenirs, il me l’a raconté en riant presque. Des lèvres en tout cas. Ce que les yeux et le corps racontent, ça ne s’écrit pas dans un journal.
Le matin les marocains nous ont rattrapés.
Ils nous ont ramenés en ville. Et là j’ai pu dormir et manger pendant des jours !
Et puis j’ai essayé encore. Le camion. La chaleur. La soif. La mer.
La lune brillait moins. Mais le zodiac était mieux ! Il était comme neuf !
J’avais peur pareil mais là je savais. Je n’allais pas retourner.
Avec moi il y avait des vieux messieurs. Des femmes aussi. Des petits enfants.
J’ai joué un peu avec eux. Et j’ai vomi. Tout le temps !
Il y avait des vagues. Et je ne sais pas nager.
On est restés là 2 jours. On avait vraiment froid. Ça sentait la merde. J’avais honte pour les femmes. Je croyais que j’allais mourir.
Et puis il y a un bateau qui est venu vers nous. Mais il n’y avait pas de place dessus. Ils ont envoyé le signal et après des heures les Espagnols sont arrivés. Ils nous ont donné les couvertures et du thé chaud. Et quand on est descendus du zodiac, j’étais content parce que la mer était derrière moi. Si on m’avait dit je serais pas parti… c’est trop dangereux tu sais. Mais maintenant je suis là. Et comme on dit chez nous, il faut regarder devant tes pieds. Pour avancer quoi.
Comme je me sens petite et inexpérimentée à coté de ce jeune homme de 18 ans mon cadet.
Il sourit et moi je brûle à l’intérieur. « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait »* disait l’un des héros de la France que j’aime, pour parler de son naufrage dans les Andes, de son combat contre la peur, la fatigue et la faim, de sa volonté sans cesse renouvelée.
– La France est un pays de lois. C’est bon ! Chez nous il n’y a pas de lois qui tiennent…
Et le Président Macron, il est bon aussi ! Il est jeune, il est beau. J’aime comme il parle.
– Il est jeune oui… mais je trouve qu’il a des idées de vieux ! Il baisse les impôts des riches, fragilise le travail des pauvres, et avec lui c’est plus difficile, pour les enfants et les aventuriers comme toi, de faire leur vie en France.
– Ah bon ? Huum moi aussi je veux travailler et payer des impôts en France. Dis-moi comment je fais pour payer des impôts ?
Voilà des semaines que je fais le bouchon avec lui dans une mer de lois et de papiers. RESF, l’ASE, l’avocat, l’académie, l’assurance scolaire, les bourses pour couvrir l’internat, bientôt l’AME : les montagnes administratives lui semblent plus infranchissables que les Pyrénées orientales. L’amer combat lui laisse un goût de Méditerranée, comme une odeur de merde qui trouble son esprit sain et aguerri. Sans cesse pourtant, il renouvelle sa volonté de vivre ici et maintenant. Il regarde la mer, il regarde le camion, et il monte dans le zodiac. Il aimerait apprendre à nager.
*Henri Guillaumet cité par St Exupéry dans Terre des hommes.
Recueilli par Pocahontas





