Entretien avec V.,
qui a vécu quelques temps dans une grande colocation qui tenait plus du squatt que de l’auberge espagnole,
et qui a longtemps fait les poubelles en groupe.
Vous avez régulièrement récupéré de quoi manger dans les poubelles des grands magasins pendant un temps. Pourquoi ?
Ben, on n’avait pas beaucoup d’euros, on avait tous des petits budgets. Faire les poubelles nous permettait de prioriser d’autres postes, comme le jardin, ou acheter du matos. On faisait des économies. Et puis moi j’ai vraiment le souvenir de moments de vraie convivialité partagée, la nuit.
C’était facile partout ?
Non, ça dépend, y’a des endroits où c’est impossible, et d’autres où ça l’est devenu une fois qu’ils ont capté qu’on récupérait des trucs. Des grilles, des pointes, des lumières automatiques, des caméras… Et puis y’a d’autres endroits où c’est toléré et où y’a pas de problèmes. On a croisé les flics une fois, ils ont relevé nos identités, sans plus.
Est-ce que vous récupériez toujours un peu le même type d’aliments ? Et est-ce que votre régime alimentaire dépendait des poubelles ?
Ça dépendait vraiment, parfois pendant deux semaines on allait bouffer du pain au chocolat ou des yaourts, des fois c’était l’orgie de gâteaux apéros… Quand on découvrait des containers remplis de viennoiseries, c’était la fête, mais en même temps des fois je me dis qu’on n’aurait pas dû tout prendre, qu’on aurait pu en laisser pour les autres.
Vous croisiez d’autres personnes ?
Ouais, souvent. On a essayé d’entamer la conversation parfois mais les gens étaient pas là pour ça, ils avaient pas que ça à foutre, ils venaient pour bouffer. Y’a vraiment différentes catégories de personnes qui récupèrent. Y’a ceux qui ont pas le choix, et puis y’a les « néo-écolos » on pourrait dire, qui en ont pas franchement besoin, mais qui font ça par idéologie, pour le fun. Y’a plusieurs seuils dans la lecture de ce genre de pratique, différentes personnes, même si globalement, c’est une pratique assez urbaine.
T’as entendu parler de la loi de 2016 qui oblige les grandes surfaces à éviter le gaspillage en donnant ses pertes à des associations, par exemple ?
Ouais, mais ça a pu nous gonfler, cette histoire de loi. Y’a une tolérance de certains magasins à ce qu’on vienne récupérer dans leurs poubelles ; si on légifère, les gens qui venaient récupérer vont être emmerdés, ou obligés d’aller quémander aux restos du coeur alors qu’ils avaient leur pratique nocturne, peinards.



