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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 13 · 30 juin 2017

Fin de l’omerta, fin d’un combat ?

Fabrice Micouraud, porte-parole d’ONGF Allassac

Rencontre avec Fabrice Micouraud, porte parole d’ONGF Allassac

J’arrive chez Fabrice en cette fin de journée, non loin du susdit village d’Allassac. Je suis accueilli en terrasse. Beau point de vue. Soleil couchant. Chants d’oiseaux. Tchit, tchit, tchit de l’arrosage. Et moi, je ne refuse pas un petit rosé bio. 10 ans que l’association existe. Tout a commencé par une alerte. Des plantations de pommiers allaient être faites à proximité de captages d’eau potable à quelques encablures de la maison. Nous sommes en 2005. Une poignée de riverains s’associe pour dénoncer la situation. ONGF Allassac est créée. En 2011 ce sont les médecins qui entrent dans la danse et lancent l’alerte pesticide. Mais eux aussi buttent contre l’omerta.

Mais au fait ONGF, c’est une association nationale ?

Non, c’est né à Allassac. Mais d’autres nous ont demandé de pouvoir utiliser le sigle.

Et c’est souvent toi dans les médias.

Oui, je suis porte parole et membre fondateur, alors effectivement. Et puis au bout de 10 années de travail sur les dossiers, je suis un peu la cheville ouvrière. Pour autant, ONGF est une véritable association. Au mois de juin, il y a l’assemblée générale. Bon, il est vrai que nous sommes mal organisés au niveau de la gestion des adhérents. Nous ne sommes pas des militants écolos de naissance. L’association n’était pas faite pour durer. Nous étions là pour dénoncer des problèmes et nous croyions naïvement que les pouvoirs publics allaient s’en occuper. Eh bien pas du tout.

Si on n’entre pas à ONGF en étant écolo, on le devient ?

C’est ça. Moi j’ai fait une carrière dans la gendarmerie. J’avais une petite conscience de mon environnement. Mais bon je ne suis pas le prototype de l’écologiste. J’ai un 4×4 dans la cour… Mais bon, je vais investir dans une voiture électrique… On a voulu me faire passer pour un opposant à la municipalité. Je ne suis pas un politicard. J’aime la politique citoyenne.

Vous êtes d’ici ?

Oui même que mon père a été un temps arboriculteur ! J’ai décidé de rester ici et ne pas subir. Il y a 10 ans la réglementation s’arrêtait à la porte des exploitations arboricoles.

Ça a changé ?

Oui. De nouvelles personnes sont à la tête des instances de promotion de la pomme. Avant quand je parlais de la dérive de 50m sans vent, j’étais traité de menteur. Ces nouvelles personnes disent « stop faut arrêter les conneries ». Effectivement il y a un problème avec la dérive. Prise de conscience. Moi je n’ai jamais demandé l’arrachage mais de trouver des solutions

La dérive c’est ce nuage de gouttelettes qui fait de larges volutes derrière les pulvérisateurs vrombissants qui sillonnent régulièrement les rangées de pommiers. Moi pour l’instant ce sont les deux bergers argentins de Fabrice qui viennent me faire des lèches.

Mais comment fais-tu pour rester combatif après 10 années ? C’est la carrière militaire ?

Oui… Mais je n’aime pas trop parler de moi. Pas facile parce que je suis devenu médiatique. En plus je suis dans la fonction publique territoriale maintenant, à Brive. Je me suis mis à dos les pomiculteurs. Avec des menaces fortes. Et pourtant je ne considérais pas les attaquer. Le pomiculteur est la première victime. Nous avons des cas d’arboriculteurs qui, une fois malades, se sont retournés vers nous, la profession les ayant abandonnés. C’est un combat un peu masochiste parfois. Parce qu’il y a même des riverains qui se retournent contre nous parce que nous ne leur donnons pas entière satisfaction. C’est que j’ai été pris dans un engrenage. Tu mets le doigt et puis le bras et…

C’est qui ces nouvelles têtes qui font évoluer la prise de conscience ?

Laurent Rougerie président de l’AOP Pomme du limousin. Un homme qui n’hésite pas à changer ses propres pratiques. Il fait avancer les choses. Je sais qu’on ne va pas tout révolutionner du jour au lendemain. Mais si la filière nous avait écoutés il y a 10 ans, ils auraient déjà changé leurs pratiques. Et la preuve que ça avance c’est que l’Association Nationale Pomme Poire est en train de reprendre notre charte.

Parlons-en donc de cette charte.

Elle permettra entre autres d’amener un peu de biodiversité en invitant à planter des haies entre les vergers et les habitations.

Vous allez en bénéficier ?

Bah non j’ai déjà une haie d’arbres. Mais il est prévu aussi dans la charte que les pomiculteurs préviennent leurs voisins quand ils projettent de traiter, ou à l’inverse, si je fais une fête chez moi je peux demander à mon voisin de sursoir au traitement.

Qu’est-ce qu’elle va bien pouvoir apporter cette charte en pratique ? Comment va-t-elle se mettre en œuvre puisqu’elle n’a pas valeur de loi ? Elle invite mais n’oblige pas.

C’est un pari sur l’avenir, ce n’est pas une fin en soi. Elle n’est pas encore signée finalement. Elle doit l’être par chacun des pomiculteurs. Celui qui refusera de la signer n’aura aucun soutien de la filière professionnelle.

Mais moi j’ai déjà cueilli des pommes chez des pomiculteurs et ils m’ont tous raconté qu’ils étaient déjà sous le joug des coopérative, pliés sous les contraintes, transformés en exécutants.

Comment vont-ils pouvoir accepter d’appliquer une contrainte supplémentaire ?

Ce ne sont pas des contraintes mais des changements de pratiques. Est-ce que c’est une contrainte de ne pas traiter le dimanche ? Est-ce que c’est une contrainte de prévenir son voisin avant de traiter ? Est ce que c’est une contrainte de fermer les vannes avant de sortir du rang pour le demi-tour ? C’est vrai qu’ils suivent les consignes, ce sont des utilisateurs de produits phytosanitaires. Ils suivent les consignes qu’ils reçoivent. Ils ont perdu leur savoir faire. Le conseil de traitement est égal à ordre de traitement. Le système les a dépossédés de leurs pratiques.

Le soleil flirte avec l’horizon. Les deux bergers argentins de Fabrice font crisser leurs griffes sur le bois de la terrasse et viennent régulièrement chercher quelques caresses. Allez, je bois un deuxième verre de ce rosé bio. L’avantage du journaliste citoyen bénévole c’est bien qu’il peut boire en ne travaillant pas, non ?

Alors et ceux qui ne sont pas dans les coopératives ? Par exemple : Freissinet à Uzerche et Les vergers du soleil, à Lubersac, ils appliquent la charte eux aussi ?

Ils ont été contactés par Laurent Rougerie. Pas besoin de la charte pour Les vergers du soleil. Le propriétaire a déjà arraché des pommiers en bord de route. Il a un verger conservatoire de variétés anciennes. Ce qu’il me raconte, figure-toi, c’est que quand il lâche les clients dans les vergers, ils vont plutôt vers les pommes traitées, plus luisantes. Comme quoi le problème vient aussi des consommateurs.

Mais ce ne serait pas le bon plan cette charte pour les coopératives : calmer la protestation citoyenne pour polluer en bon voisinage ? Surtout que la fin du zéro pesticide est repoussée à 2028.

Nous en avons parlé au sein du bureau de l’association. En 10 ans, il n’y a eu aucune avancée. Là enfin il y en a une ! A notre niveau nous ne pouvons pas la refuser. Mais pour autant, nous ne sommes pas naïfs. C’est à nous d’être vigilants. Je compte beaucoup sur le bilan qui va être fait tous les ans. Si dans deux ans nous constatons que nous nous sommes fait bananés, je suis prêt à le reconnaître et même à raccrocher le tablier. Mais replanter des haies ne peut être qu’une bonne chose. Il est question aussi de faire progresser le passage en bio. Qu’on laisse donc la chance à cette charte.

Et pourquoi la chambre d’agriculture de la Corrèze n’a pas signé ?

Question de personnes. L’ancien président de la FDSEA Corrèze, président de la chambre, y est opposé. La Haute-Vienne a signé. Ce qui est évoqué comme argument c’est la perte de surface cultivée que la charte occasionne. Le président de la chambre a fait pression. Mais la charte est validée par tous les présidents des coopératives. La majorité des pomiculteurs est convaincue de l’importance de cette charte. Pascal Coste est venu et a signé cette charte avec les présidents de la Creuse, la Haute-vienne et la Dordogne.

Pas étonnant, quelque part elle cautionne une forme d’agriculture conventionnelle au détriment du bio.

Eh bien non. Si vous lisez la charte elle encourage au développement du bio. Le bilan prend en compte ce paramètre. On ne pourra pas nous mentir. Si la part du bio a diminué nous en tirerons les conséquences.

Et l’aspect médiation de la charte…

En cas de problème de voisinage, les riverains peuvent solliciter une cellule de médiation. Elle est composée des représentants des associations, de la filière, des pouvoirs publics…

Et l’information ?

Dans les prochaines semaines, nous devrions faire acter le principe d’information préalable avant traitement. Coup de fil ou SMS. Avec le type de produit et la durée. Nous savons que 75% des traitements qui sont cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques, perturbateurs endocriniens ou neuro-toxiques. Le jour où on nous dit : « produits dangereux », on ne laissera pas traîner les enfants dans le jardin. On est en train de sortir de l’omerta. Aujourd’hui on arrive à parler sans tabou de la nocivité des produits. L’arboriculteur qui aujourd’hui dirait que les produits sont inoffensifs passerait pour un crétin. J’y crois à cette charte. Nous avons des militants qui étaient très « opération coup de poing » mais pas enclin au dialogue. Mais « opération coup de poing sans dialogue », à quoi ça sert ?

Des militants de longue date semblent critiques néanmoins sur cette nouvelle posture.

Oui, certains disent même que j’ai été acheté par les pomiculteurs… Depuis l’annulation de la fête prévue à Allassac il y a deux ans, j’ai pris dans la gueule et par des gens que j’ai défendus bec et ongles… Mais c’est une minorité bruyante qui nous accuse. Vis à vis du grand public nous avons une image de plus en plus sympathique depuis que nous sommes dans la concertation. Le discours n’a pas changé mais nous ne passons plus pour des radicaux.

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

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