
Je poserai ici l’hypothèse que la crise économique n’est que la devanture d’une boutique et d’une arrière-boutique bien mal-en-point. Le temps des comptables et gestionnaires, l’avènement du pouvoir de la finance ne sont que signifiants du malaise dans la civilisation. La culture est comme la nature, elle a horreur du vide. Elle l’occupe de pis-allers, comme la ronce envahit les terres délaissées.
L’économie va mal nous dit-on. De quoi s’agit-il ? Deux sens à ce terme. L’un venu du grec, oikonomos, nous inviterait à penser que c’est l’art de l’administration des richesses qui est en cause. Cette définition renvoie donc à la question politique de l’organisation et de la répartition. L’autre sens d’économie nous vient du latin, œconomia et désigne l’organisation de divers éléments d’un ensemble et de la relation plus particulière entre les parties de cet ensemble. Il y a dans cette acception les éléments du lien étroit entre économie et culture.
La culture… Comme le champ est labouré puis ensemencé, la culture est, au sens premier, l’action d’éduquer l’esprit. Sous l’influence des ethnologues du 20ème siècle -entre autres Malinowski- la culture s’enrichit de signification et désigne l’ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines1. La psychanalyste Charlotte Herfray affine la définition dans son aspect tout aussi intime qu’universel : la culture c’est ce qui définit nos liens à autrui2. Il y a là le fil du raisonnement qui nous invite à interroger les problèmes économiques comme les symptômes d’une crise de la culture.
La culture, tout le monde s’en fout. Les contes, les grands récits politiques et les croyances n’ont plus prise sur le réel. Ils ont fait place à la science puis la technique, puis la finance. Face à la peur de la guerre, le contrat le plus neutre entre les hommes l’a emporté. La création du ministère de la culture en 1959 sera en fait précurseur d’une nouvelle culture, celle de la marchandisation. L’art y sera cultivé hors sol, sous forme de produits. A l’instar des supermarchés, symboles de nos nouveaux comportements d’homo-économicus consommateurs , se multiplient des « festivals » de produits dits culturels. L’art est devenu divertissement, plus ou moins légitime, pour assouvir la jouissance insatiable de l’individu anomique.
L’anomie. Le concept a été développé par le sociologue Emile Durkheim dans son étude sur le suicide : il caractérise la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d’autres. Durkheim a montré que l’affaiblissement des règles imposées par la société aux individus a pour conséquence d’augmenter l’insatisfaction et le sentiment d’abandon. L’actualité du concept est saisissante.
Et le symbolique là dedans ? Le symbole c’est cet objet, ce fait, cette œuvre qui évoque une association, une correspondance, avec quelque chose d’abstrait ou d’absent, autrement dit le désir. Il est ce tiers qui nous relie. Coincé entre le matériel et la matière, entre le fait et le factuel, là pourrait se cacher le sens ; là est aussi, pour les plus culturellement démunis, son absence : la pauvreté moderne. La suite au prochain écophil…
1 Bronislaw MALINOWSKI, Les Argonautes du Pacifique occidental, 1922, (trad. fr. 1963)
2 Charlotte HERFFRAY, Vivre avec autrui… ou le tuer, Editions Erès, 2009, 160 p
3 Émile DURKHEIM, Le suicide : étude de sociologie, Paris, Félix Alcan, 1897, 462 p.
Philippe Van Assche




