
Le 7 janvier 2015, deux désœuvrés, débiles et suicidaires, mais barbus, flinguent la rédaction de Charlie Hebdo. Un drame humain et symbolique impensable. Mais un tournant économique pour une satire vieillissante, empêtrée depuis quelques temps dans des postures néoconservatrices, islamophobes et judéo-paranoïaques. Deux mois auparavant, le journal lance un appel aux dons. La faillite est proche. La tuerie va le faire passer d’un tirage à 30 mille à 7,5 millions d’exemplaires. De 7 000 abonnements à 270 000. Avec les dons c’est 30 millions d’euros récoltés au total en un an. Cet argent va créer une onde de choc qui bousculera jusqu’à la gouvernance. Charlie est en effet une société commerciale a but donc lucratif, nommée à ses débuts -ironie du sort- Kalachnikov. Les trois actionnaires principaux sont : Charb (les parents de, depuis le 7 janvier 2015), Riss et Eric Portheault. Ils s’engagent à ne pas toucher de dividendes sur les bons résultats financiers de la boucherie. C’est que, lors des caricatures de Mahomet, l’augmentation spectaculaire des ventes s’était transformée en dividendes (3,8 millions d’euros selon Le Monde). Une logique économique sans faille qui n’avait pas été du goût des journalistes. Mais l’affaire était quasiment restée en huit clos. Cette fois, les salariés survivants se rebellent publiquement. Le 31 mars 2015, ils publient une tribune dans Le Monde se réclamant de l’intérêt collectif et invitant la direction à la création d’une coopérative d’économie solidaire en place de l’entreprise commerciale qui les gouverne. Appât du gain ou volonté démocratique sincère ? Pas simple.
En tout cas le texte, signé par Zineb El-Rhazoui, Simon Fieschi, Antonio Fischetti, Pascal Gros, Philippe Lançon, Laurent Léger, Luz, Mathieu Madénian, Catherine Meurisse, Patrick Pelloux, Martine Rousseaux, Jean-Baptiste Thoret, Sigolène Vinson, Jean-Luc Walet et Willem est poignant. Il ne peut que nous toucher, nous média de cette économie solidaire dont ils souhaitent se réclamer. Et pour ceux qui croyaient jusqu’alors qu’il s’agissait là d’une économie du partage de la pauvreté, ils s’en trouvent contredit. Dans cette histoire c’est l’argent, au contraire, qui invite à la solidarité. Extrait : « L’incroyable solidarité de tous, votre soutien massif nous rendent dépositaires, nous membres de Charlie, d’une charge symbolique exceptionnelle. Oui, nous sommes désormais un bien commun. […] En accordant à chacun d’entre nous le droit de prendre part, collectivement, aux décisions qui engagent le journal, sans en retirer de gains personnels : les parts sociales dévolues ne donneront aucun droit à dividendes, mais nous offriront la possibilité d’être impliqué dans la reconstruction de ce qui est pour nous aujourd’hui bien plus qu’un employeur ».
Il y a là un rebondissement incroyable. L’histoire devient belle. Une subversion de l’horreur. L’argumentaire est implacable, le geste généreux, l’élan novateur. Mais les avocats du journal trouvent cette demande tout simplement « navrante » et la direction convoque Zineb El-Rhazoui pour la rappeler à ses obligations de réserve. Fin 2015, le dessinateur Luz quitte la rédaction. Puis c’est au tour de Patrick Peloux. Officiellement les raisons des départs sont ailleurs. Mais personne n’est dupe. Décidément c’est à croire que rien n’ébranlera jamais la cupidité qui régit notre belle économie. Ça me donne envie d’écrire banc sur noir : « Je suis déçu ».
Olivier Guevarec



