Au banquet mondain s’invitent les plus beaux parleurs de la planète. Esope leur a préparé leur mets favori : de la langue à toutes les sauces. De ce plat ils ne sont jamais rassasiés.
Ce soir, à la table des polythéistes, idolâtres, infidèles et apostats, un hôte naguère inconnu est assis parmi les convives. Personne ne prend place à ses côtés. Il est chez lui et le proclame.
Abou Bakr Al Baghdadi, magistral, s’adresse à tous en prédicateur et imprécateur. Chacun lui prête une oreille plutôt distraite, d’aucuns ironisent in petto, quelque peu incrédules. Dehors, explosions, fusillades ; plus loin, décapitations ; partout, panique.
On commente à l’envi. Ce sont les mots-mêmes du calife autoproclamé Ibrahim qui reviennent dans les bouches, sous les langues des commensaux sujets au mérycisme. Et de s’interroger si guerre il y a déjà, si guerre il y aura.
Philippe-Joseph Salazar, philosophe et rhétoricien, dans son ouvrage « Paroles armées », déconstruit le discours mystificateur et polymorphe du califat. Califat est d’ailleurs le terme qui devrait selon lui s’imposer en lieu et place d’ « état islamique » (qui, faut-il le rappeler, n’est ni l’un ni l’autre) et de « daech ».
La plume gratte, griffe, l’écriture de l’ouvrage est rêche, mais le propos très documenté. L’auteur nous invite avec insistance à faire évoluer nos représentations, nos jugements qu’il qualifie d’infantiles 1 Infans (enfant) : littéralement et étymologiquement « privé de parole » pour parler sciemment et de façon opportune de ce nouvel avatar du djihadisme, un djihadisme « en rhizome », comme le qualifie Gilles Kepel 2 Politologue, spécialiste de l’islam et du monde arabeOuvrages cités : Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées, Lemieux éditeur, 2015 ; André Velter, L’Arbre seul, Gallimard, 1990.. « On avait pu penser que l’Europe allait pour toujours se bercer du son de sa propre voix – désormais tempérée, de bon aloi, parfois sujette à des haussements de ton, mais au fond quiète et satisfaite. Cesser de croire, écrit encore Philippe-Joseph Salazar, que le cours du monde a trouvé en nous son point d’orgue. »
Infans (enfant) : littéralement et étymologiquement « privé de parole »
Politologue, spécialiste de l’islam et du monde arabe
Ouvrages cités : Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées, Lemieux éditeur, 2015 ; André Velter, L’Arbre seul, Gallimard, 1990.
Reste qu’en France comme à travers l’Europe, d’autres impostures langagières font évoluer la doxa vers des inclinations austères, autoritaristes, liberticides et teintées d’ostracisme.
L’autoproclamation califale de ce jour de l’été 2014 à Mossoul relève du performatif : au moment même où l’orateur déclare l’institution du califat, celui-ci existe ipso facto et Al Baghdadi devient le calife Ibrahim, commandeur des croyants.
D’autres usages de la parole, plus banals, donnent corps à des déclarations performatives. Il en est ainsi de tous jugements.
Dans « Le temps du blasphème », très beau texte du poète et voyageur André Velter, ceci :
« En finir à l’infini
avec le jugement des croix
le jugement des képis des turbans des toges
le jugement des ayants droit. »
En finir, donc, avec toutes les formes d’ordalie, fussent-elles séculières.
Esope, je reprendrais bien de cette langue-ci !
Didier Bertholy




