
Deux jours après le drame de Charlie Hebdo, dans l’atmosphère pressée du matin, ma voisine Fatiha m’appelle pour le covoiturage des enfants à l’école. Je la trouve confuse, le moral dans les chaussettes. Elle m’explique que sa fille Malika a eu des soucis à l’école, qu’elle a parlé sans réfléchir, « tu sais… Comme ils font les enfants des fois… Elle a dit : ‘Bien fait pour eux, ils n’avaient pas à insulter Dieu’… Le préfet m’a convoquée… ».
Pour tenter de recomposer le contexte, j’en touche deux mots à mon fils qui est dans sa classe. « C’est vrai qu’elles la faisaient bien ch… ses copines hier dans la cour ». J’imagine un hypothétique scénario catastrophe, dans lequel une meute d’enfants accable Malika de propos racistes en la culpabilisant de la mort des onze personnes.
C’est décidé, je vais voir la maîtresse ! Pour m’assurer qu’elle est au courant, qu’elle ouvre le dialogue en classe, qu’elle apaise, qu’elle tempère, qu’elle fasse tout et encore plus.
L’institutrice rectifie mon scénario : au moment de la fâcheuse phrase de Malika, elle était en réunion avec des collègues et des hauts fonctionnaires de l’académie (je ne sais quelle « taille » ils faisaient, en tous cas, ils étaient plus hauts qu’elle). Une dame de la cantine interrompit le comité et en aparté lui rapporta la querelle. L’institutrice, jugeant la situation suffisamment grave, quitta la réunion pour parler avec Malika. Elle la trouva discutant avec deux autres filles, comme elle d’origine maghrébine. Malika défendait l’interdit d’insulter Dieu tandis que les deux autres tentaient de la convaincre qu’on n’a pas à tuer qui que ce soit. La maîtresse les interrompit, s’efforçant elle aussi de faire changer d’avis Malika, qui resta obstinément sur sa position.
La maîtresse rejoignit la réunion visiblement chagrinée. Ses collègues l’interrogèrent, un des supérieurs décida de convoquer immédiatement les parents de Malika. Fatiha était alors dans un mauvais moment, elle venait de perdre une personne chère dont elle avait été à l’enterrement quelques jours auparavant (enterrement catholique, pour être précise). Quand elle répondit au téléphone, l’homme de l’académie « parlait dur » me confia-t-elle plus tard. Épouvantée et ne voulant pas le rencontrer, elle déclina maladroitement l’invitation : « je suis au travail » se justifia-t-elle… avec le fixe de la maison dans la main. Son interlocuteur n’apprécia guère l’artifice, le ton monta des deux côtés, la femme ne voulut plus rien savoir et envoya le fonctionnaire vers son mari. M. Jamal, alors au travail à l’usine, fut convoqué. La rencontre fut paisible, le fonctionnaire de l’Éducation Nationale rassuré : ce père de famille n’avait rien d’un fanatique.
Et au final, Malika, que pense-t-elle de cette vicissitude ? « J’ai compris que quand je pense quelque chose, je ferais mieux de ne pas le dire, pas à n’importe qui ! ».
Dommage, non ? Mais qu’aurait-t-elle pu retenir d’autre ? Pourtant personne n’aurait voulu obtenir cela car notre chère liberté d’expression bonne pour Charlie, n’est-ce pas la même pour Malika ?
Il n’est pas facile d’apprendre à écouter avec bienveillance, espérons que l’Éducation Nationale propose à ses enseignants des formations consacrées à cet objectif. Vite.
- 1 tous les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat
tk





