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La Trousse Corrézienne

LTC 0, Société · 27 février 2015

Ce silence qui produit tant de vacarme !

Dessin de Glez : « Taille-crayon, s’il vous plaît ! » — un homme à son bureau face à une grande machine à affûter

Faire parler des enfants, des ados, relève de la pédagogie (le vilain mot est lâché !), et demande du temps, une démarche qui ne peut s’accorder avec l’urgence dont il a été question dans … « l’état d’urgence » décrété. Najat Vallaud-Belkacem a invité les enseignants « à répondre favorablement aux besoins ou demandes d’expression qui pourraient avoir lieu dans les classes ». Il s’agissait bien de répondre… mais avant tout, d’écouter.

Un enfant, un adolescent, un adulte, aucun ne parle de la même façon et une minute de silence n’exprime la douleur que pour ces derniers. Les premiers peuvent préférer les questions « pourquoi ? », ou les cris, les seconds vont parfois jusqu’à rire… insupportable ? Bénabar en a fait une chanson « le fou rire » :

« Un fou-rire à un enterrement
Je m’en veux, je m’en veux vraiment
C’était nerveux sûrement
En tout cas c’était pas le moment
Je suis peut-être cruel
Complètement insensible
Au moins je n’étais pas le seul
À rire le plus doucement possible (…)

Évidemment ce n’est pas « politiquement correct », mais le rire exprime parfois l’impuissance à être sérieux car on ne sait pas comment faire. L’adolescent n’a pas tous les codes (et dans la situation nombreux étaient ceux qui ne les avaient pas, ados comme adultes). Le rire est provocateur, il permet de sonder la réaction des pairs, des adultes, de l’institution, il protège en mettant de la distance avec la douleur.

« J’ai pleuré à ton enterrement
Je n’avais pas le choix
Tu n’étais plus là comme avant
Pour rire avec moi »

« (…) pour comprendre l’ironie, le second degré, la caricature, les blagues il faut un socle commun, ne pas en tenir compte est stupide, agresser l’autre parce qu’il n’a pas le même socle que toi, c’est stupide jusqu’à être impardonnable, un seul mot pour ça : éducation, de soi et de l’autre, de soi pour comprendre que l’autre justement n’a pas ce socle qui permettrait de rire ensemble, car le but me semble t-il du rire c’est de rire ensemble non ? Et d’autre part éducation de l’autre si on l’accueille chez nous pour qu’il puisse rire avec nous (…). »

Cathy Garcia, 10 janvier 2015, 13h01.

Et la colère ? Toute aussi indécente, quand elle se retourne contre ceux qui ont disparu… ou quand leur disparition devient le prétexte à « régler des comptes » avec la société.

Que faire de la parole… quand elle dérange ?

« Même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les « oui je soutiens Charlie mais… » les « deux poids deux mesures », « pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? ». « Ces questions nous sont insupportables, surtout quand on les entend à l’école qui est chargée de transmettre des valeurs. »

Najat Vallaud-Belkacem.

Des mots incroyables, blessants, véritables atteintes à l’éducation, à la pédagogie et à celles et ceux qui en sont les artisans ! Comment défendre la liberté d’expression en en interdisant l’expression ? Comment travailler sur ces remarques si on ne les laisse pas s’exprimer ?

Libérer la parole n’est pas sans risque… ceux de Charlie ne sont plus là pour le dire, mais ne l’oublions pas si rapidement. Les collégiens, les lycéens sont à des âges où dominent l’impertinence, le jugement rapide, la remise en question des conventions… les obliger à être conventionnels, à être dans la norme des comportements, à l’instant où l’émotion domine, n’aboutit à rien.

Deux certitudes s’imposent : les recommandations du ministère, au demeurant contradictoires… « répondre favorablement aux besoins ou demandes d’expression » et « censurer » celles qui ne sont pas conformes… n’ont guère été inspirantes ni aidantes pour les enseignants. D’autre part, il serait souhaitable que ne soit plus imposée une minute de silence. « À solenniser uniformément une émotion qui ne se commande pas, on produit inutilement et mécaniquement des oppositions. »

Témoignages

« … parce que la situation est objectivement compliquée pour les élèves qui d’une manière ou d’une autre se sentiraient particulièrement confrontés à l’obligation « d’être Charlie » en raison de ce qu’ils sont. Je trouve même assez choquant de mettre des enfants dans cette situation sous le regard de tous (tout un collège ou tout un lycée dans la cour pour la minute de silence par exemple) »

Philippe Olivera Lycée Marseille.

« Sans doute (…) le moment de la minute de silence, qui demande de s’identifier aux victimes, est-il ce qui cristallise soudainement le problème de l’identification, sans travail préalable, et donc un choix affectif auquel ni les élèves ni personne n’a songé. Mais après tout, si c’est accepté comme ce qui ouvre les questions, c’est peut-être une bonne occasion, en reprenant ces questionnements dans l’après-coup et en déculpabilisant. Même si l’identification spontanée, même fictive à « des tueurs », « terroristes » ou quelque soient les adjectifs utilisés et repris spontanément, ou non, vus comme des héros, est difficile pour nous en tant qu’enseignants. Et le débat s’amorçant, qui aurait très vite pu se crisper sur la liste – « nous sommes Charlie, nous ne le sommes pas, plus, pour X raisons… » – montre bien, s’il était nécessaire de le démontrer, que nous sommes bien évidemment nous-mêmes, avec d’infimes nuances qui vont se cristalliser et se simplifier sur le moment, provoquer des conflits d’affects, alors que nous serions en mesure de faire se croiser ces nuances dans des discussions riches en d’autres circonstances. »

Olivier LeTrocquer – Lycée Paris.

« Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai franchi ce matin la porte du lycée sans avoir aucune idée de ce que j’allais dire aux gamins. (…) Donc j’ai franchi la porte de ma classe au moment de la sonnerie (la deuxième, celle où tu ne peux plus reculer), j’ai regardé mes élèves de première que je ne revoyais qu’aujourd’hui, et je leur ai dit « je ne sais pas quoi vous dire, mais je crois savoir pourquoi ». Le dialogue est parti sur cette espèce de faux silence. Parce qu’il y a tellement à dire qu’à trente on s’en sortirait sans doute mieux. Ce fut un très beau moment, libre, posé, plus touchant pour moi que pour eux je crois, tant mieux.

Requinquée par cette séance d’improvisation, j’ai pris les terminales l’après-midi. De façon beaucoup plus formelle cette fois, je les ai lancés sur une réflexion individuelle d’abord sur le sujet suivant « je suis Charlie ? Derrière les faits, derrière les mots, quels enjeux ? ».

Et ils ont débattu quasiment sans moi ensuite. (…) mais avec beaucoup plus de scepticisme les pistes possibles pour sortir de cette merde.

« Il faut attendre qu’ils nous mettent dans des trains pour qu’il y ait un sursaut » dit l’une citant Zemmour et Houellebecq. »

« C’est pas nous qui pouvons faire quoi que ce soit ».

Voilà, je les ai trouvés meilleurs que moi aujourd’hui et j’en suis bien contente. »

Laurence De Cock Lycée Nanterre.

« Il n’y a pas longtemps on m’a ri au nez parce que je soulignais l’importance de l’empathie, un terme babacool soit disant… alors non, je ne suis pas Charlie, je ne suis pas athée non plus, pas plus que je ne me réclame d’aucune religion, je suis moi-même et je suis aussi toi quand je veux essayer de te comprendre, ouverte à tout ce qui fait notre humanité depuis le début, il y a à prendre, il y a à jeter, il y a à transformer, mais chaque fois que l’on pense avoir le monopole de la civilisation, des vraies valeurs, des bonnes valeurs, de l’intelligence, de la vérité, de la connaissance de ce qui est bon pour l’autre, etc etc etc etc… alors on est juste de vrai(e) nazes et on est dangereux oui ! »

Cathy Garcia, 10 janvier 2015, 13h01.

Parler, s’écouter, revenir sur ses certitudes, cultiver le doute, mettre en perspective : c’est dans ces moments-là que l’école est réellement civique, sans qu’il soit nécessaire de faire du civisme l’objet d’un triste programme scolaire ou d’une matière d’examen comme c’est malheureusement le cas en collège. Il faudra prendre le temps de revenir sur les paroles dérangeantes pour leur trouver du sens et les mettre réellement en débat, travailler sur cette base à un « vivre ensemble » qui prenne en compte réellement la diversité et produise de l’altérité et non de la défiance ou du repli.

« Il faudrait bien entendu fabriquer un nouveau joli petit moteur d’espérance partagée, de magnifiques horizons de progrès vers lesquels nous projeter sans oublier personne en chemin. Nous remettre à « faire société »…

La défaite Charlie – André Gunthert, 13 janvier 2015 – 9 h 45 min

Tout le monde n’a pas su parler de ce qui s’est joué dans l’emballement et même dans l’après-coup. On pense rarement à ces silencieux, enfants comme adultes, qui restent encore suspendus dans l’interstice de leurs innombrables questions.

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

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