La responsabilité des tueries de la semaine dernière ne serait pas à rechercher dans l’incompétence de services de police (et du ministre de l’Intérieur de 2012 à 2014) qui ont laissé se promener librement dans la nature des terroristes pourtant dûment répertoriés, mais dans le laxisme de l’école « qui a laissé passer trop de choses » (Manuel Valls à l’Assemblée nationale, le 13 janvier 2015).
Hélas, comme on pouvait s’en douter, l’attentat contre Charlie-Hebdo a donné libre cours à une instrumentalisation de l’école dans un débat qui n’est pas le sien. Car si l’injustice sociale et l’échec scolaire n’ont sans doute qu’un lointain rapport avec l’attentat contre Charlie Hebdo et plus généralement avec le terrorisme, c’est bien concernant ces processus de dés-intégration que l’on interpelle l’école. Elle est en effet régulièrement stigmatisée pour son incapacité supposée à faire vivre ensemble les nouvelles générations et à réduire l’échec scolaire. L’enfermement communautariste dont il est question, fait référence à ces enfants d’immigrés, bien souvent français, et à leurs familles, prétendument « inassimilables ». Et qu’en est-il des difficultés à mener le plus grand nombre au baccalauréat… (et au-delà) et à proposer aux autres des parcours qualifiants et intégrateurs ?.
Plus généralement, ce qui est visé est l’évolution d’un système éducatif où des « éducateurs »… auraient remplacé de nobles enseignants dispensateurs d’un savoir.
Voilà ce que répond un enseignant/éducateur… de l’Éducation Nationale !…
« Depuis jeudi, on peut lire de nombreux témoignages de collègues sur la manière dont ils ont abordé les événements tragiques de ces derniers jours avec leurs élèves.
On y trouve souvent de quoi espérer.
On y trouve aussi – hélas – des comptes-rendus de moments qui ont dérapé, qui ont laissé les collègues dans le désarroi et l’impuissance : des élèves qui font tous les amalgames mais aussi et surtout dans, d’autres endroits, des élèves qui justifient l’attentat contre Charlie Hebdo, qui refusent de participer à la minute de silence.
Me revient alors en mémoire ce que j’ai pu lire et entendre ces derniers mois au cours de débats sur l’éducation, des propos proclamés haut et fort, défendus bec et ongles par certains, anonymes mais aussi responsables syndicaux et associatifs.
- « Il faut bannir les mots éducation nationale pour ceux d’instruction publique »
- « Nos enseignements sont parasités par des enseignements annexes inutiles comme l’éducation aux médias, l’apprentissage du débat, les heures de vie de classe, l’éducation à la citoyenneté, bientôt l’enseignement moral et civique »
- « Apprendre le vivre ensemble : encore une mode de bisounours »
- « Enseigner des compétences sociales et civiques, c’est dangereux »
- « L’école est un sanctuaire : elle n’a pas à aborder les problèmes extérieurs »
- « Moi je suis prof d’histoire-géo : l’éducation civique j’en fais si j’ai le temps »
Celles et ceux qui ont pensé et prononcé ces phrases l’ont fait de bonne foi, en se basant sur les priorités qu’ils croyaient justes. L’étaient-elles vraiment ?
Il est temps de reconnaître pour certains qu’ils se sont trompés. Non pas d’affirmer un peu rapidement que l’école est la cause unique de ce qui s’est passé mais d’accepter qu’elle peut être la solution.
A nous, éducateurs, de relever enfin ce défi en acceptant de changer (un peu) de posture.
A nous, professeurs, de donner du sens aux apprentissages pour les mettre au service d’une évolution de la société.
Rien ne dit que nous réussirons. Mais de là à ne pas essayer … » 1
Il semble devenu urgent et indispensable de s’intéresser à la fracture sociale et culturelle qui s’est instaurée entre un dispositif scolaire hérité du passé et les modes de vie, les représentations mentales et les situations de bon nombre de jeunes. Pour eux, l’école n’est pas synonyme de réussite, d’épanouissement, de partage et d’échanges, mais d’échec, de frustration, d’absence de sens. C’est dans cette fracture que viennent s’insinuer les ascendants politiques, religieux et communautaristes. Peut-on croire cependant que la « grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République » annoncée le 22 janvier par la ministre pourra répondre à l’enjeu d’une réconciliation du plus grand nombre avec l’école et par là-même avec la société à laquelle elle participe ?
L’École aurait-elle donc failli dans sa mission d’instruction sur les lois de la démocratie, d’apprentissage de l’argumentation et du débat, d’enseignement des humanités (instruction civique) et de la démocratie (à travers les conseils d’élèves, l’élection des délégués, l’invitation à l’engagement associatif…), qu’on en rajoute encore, sans changer réellement de style ni de contenus ?
Comment imaginer que l’on puisse remédier à une réelle carence sociétale, par encore plus d’enseignement, ou un « enseignement nouveau » des mêmes contenus ?! Il serait temps de ne plus considérer l’enseignement comme un mille-feuilles… devenu au fil des réformes indigeste… et ne laissant plus de place « pour le vivre ensemble dans l’école de la République » (François Durpaire).
« Une vraie Refondation de l’École impliquerait une réorganisation en profondeur des contenus. Des cursus scolaires plus souples et beaucoup moins détaillés, susceptibles de s’adapter aux situations de terrain, ne se présenteraient plus comme une juxtaposition de disciplines cloisonnées. Ils seraient pensés et formulés comme les supports du développement personnel de chaque élève, de leur maîtrise de la langue, de leur aptitude à penser, à créer et comme les outils du décodage et de la compréhension du monde. Le but de l’École serait d’abord la formation de futurs citoyens, français, européens, terriens, aptes à se situer dans le présent réel, à comprendre la complexité du vivant, la diversité des racines, le poids du passé, la richesse des grandes œuvres de l’humanité.
Les équipes enseignantes seraient invitées à investir ces objectifs, en coordonnant leurs savoirs et leurs compétences, ce qui implique bien évidemment une formation initiale repensée et une formation permanente à recréer. La mission des chefs d’établissement et du personnel d’encadrement serait d’abord d’être des animateurs et des entraîneurs et non de simples administrateurs appliquant circulaires et règlements. » 2
Voilà bien une conception politique de l’éducation… qui paraît plus que jamais nécessaire à assumer. Une conception politique en tant que parfaitement ancrée et articulée aux combats pour l’émancipation, la liberté, la fraternité, l’égalité et le vivre ensemble !
- 1 Laurent Fillion, professeur d’histoire-géographie-éducation civique dans un collège périurbain du Pas-de-Calais. L’école n’est pas forcément la cause mais doit être la solution – In Salle des profs on 11 janvier 2015 à 12 h 55 min.
- 2 Suzanne Citron, Anne-Marie Vaillé – Les enjeux d’une école laïque pour tous – aggiornamento – 3 février 2015.





