Dessin humoristique sur l'écriture inclusive : un CRS en armure brandit une matraque face à un tracteur, avec le slogan "TRACTEUR.ICES VOUS N'PASSEREZ PAS" en lettres rouges.

Inclure pour ne plus exclure ?

C’est l’idée. Nous avons vu1 que la langue française était plutôt faite, de par sa complexité, pour les élites, et avait tendance, avec le masculin qui l’emporte sur le féminin, à être misogyne. On peut imaginer sans peine les houleux débats qu’a créés l’arrivée de l’écriture inclusive.

Au début, comme beaucoup devant quelque chose de nouveau, j’étais moi-même un peu réfractaire – vous imaginez bien que cela complique mon métier de correctrice – voire sceptique, me disant qu’il y avait des combats plus concrets à mener. Et puis… je me suis intéressée au sujet.

Ma réticence était d’abord esthétique, mais sommes-nous vraiment attachés à la beauté de notre ponctuation ? À l’harmonie du trait du point d’interrogation ? Aux courbes de l’arobase ? Non mais sérieux ! Ce ne sont que des codes qui doivent exprimer quelque chose. Le point médian, en distinguant un·e lecteur·ice dans un même mot, vient appuyer le fait que dans la société, il n’y a pas qu’un seul genre et surtout il n’y a pas que des mâles.

Je me suis rendu compte, à force de lecture, que les représentations qui se créaient dans ma tête étaient en effet plus féminines. Quand je lis « des agriculteurs », je vois des gars sur leur tracteur. Quand je lis « des agriculteur·ices », je vois tout de suite des femmes au boulot. Et il est temps, l’invisibilité des femmes dans le monde agricole, comme dans de nombreux secteurs, est à bousculer. Il est maintenant prouvé scientifiquement que l’écriture inclusive agit sur les représentations mentales, cela vaut peut-être le coup de faire un petit effort de lecture ?

La difficulté à lire faisait également partie des arguments alimentant ma réticence, mais là aussi, il est prouvé que l’œil s’habitue très vite et que l’on retrouve rapidement son rythme de lecture. Certains disent que c’est illisible à l’oral ? Rappelons que le point médian n’est qu’une abréviation, s’il est écrit « mme », on lit bien « madame », c’est pareil pour l’inclusif, le cerveau est capable de beaucoup de choses, et d’évolution, ne l’oublions pas.

Et l’écriture inclusive, ce n’est pas que le point médian, c’est aussi l’usage de termes épicènes (dont la forme ne varie pas selon le genre) dès que cela est possible ou, lorsqu’on est face à des accords, deux solutions : soit l’accord par le nombre, après tout pourquoi un groupe de quinze femmes et deux hommes devrait nécessairement devenir un groupe masculin ? Soit l’accord de proximité, c’est-à-dire que l’accord se fait avec le terme précédent. Un garçon et une fille joyeuses par exemple. Comme pour la féminisation des noms de métiers, la pratique est finalement ancienne, on peut noter ici que Racine utilisait cette seconde forme d’accord au 17e siècle.

Et malgré la pression de la société et le soutien, en 2015, du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, le Gouvernement, dans une circulaire de 2017, où il dit être « résolument engagé dans le renforcement de l’égalité entre les femmes et les hommes », en invitant à féminiser dès que possible, s’oppose malgré tout à l’usage de l’écriture inclusive. Faut dire que nos penseur·ses de l’Académie française ont lancé un « cri d’alarme : devant cette aberration « inclusive » » la langue française se trouvant d’après eux en « péril mortel ».

Le ministre de l’Éducation suit le mouvement d’opposition, en 2021, il énonce que l’écriture inclusive serait « nuisible à la pratique et à l’intelligibilité de la langue française ». Vu la complexité de la langue française et ses non-sens parfois, cet argument me paraît difficilement entendable. C’est pourtant lui qui domine, puisqu’en 2023, le Sénat adopte, à une large majorité, la proposition de loi « visant à protéger la langue française des dérives de l’écriture dite inclusive ».

La dérive ne serait-elle pas plutôt cet État conservateur qui refuse d’avancer ? Les femmes sont là, bien présentes, et pourtant chaque jour elles doivent continuer de prouver leur valeur et leur existence. Non, le masculin n’est pas neutre ! Et si cette écriture tend à réduire les stéréotypes, alors elle est militante, et importante.

Sources

Par CIRCÉ PIEDECOCQ

Note

1. Voir Trousses no 53 et 55.

À consulter également

Dessin satirique sur l'égalité filles-garçons : deux adultes pointent du doigt une enfant qui se tient au milieu, les mains ouvertes en signe d'impuissance. En arrière-plan, un panneau de carrefour giratoire.

L’égalité filles-garçons : mais encore ?

Petite anecdote croustillante vécue dans un collège en Corrèze, racontée par la personne concernée, une …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.