
En Corrèze et à Tulle, les manifs sont tranquilles. Pour y avoir participé, je connais les parcours empruntés et chacun sait que la marche va à la préfecture. C’était ainsi lors de celles organisées par l’intersyndicale en opposition à la loi sur les retraites. Des familles, de la musique, des slogans, des rencontres des uns avec les autres, le sentiment d’être ensemble, unis. Mais, les 23 et 28 mars, cinq personnes ont été arrêtées, et jugées. Un seul a été relaxé. Le procureur a fait appel de cette relaxe. Des représentants d’une organisation syndicale racontent.
Le jeudi 16 mars, le gouvernement engage sa responsabilité (article 49.3) sur le texte de loi portant sur les retraites. Le 20, il manque 9 voix à la motion de censure pour renverser le gouvernement. La loi est « votée » par défaut : jamais les députés ne se seront prononcés sur le texte, auront dit oui à ce texte. « Le 49.3 a été un déclencheur. » De la colère des manifestants qui s’expriment dans les interviews de la presse locale, mais surtout d’un changement d’attitude de l’État et de la préfecture dans la gestion des manifestations. Le samedi 18 mars après-midi, juste après l’usage du 49.3, la manif est autorisée avec le parcours habituel. Mais, lorsque le cortège arrive en bas de la rue de la préfecture, il y a des policiers. Ils demandent de ne pas monter à la préfecture. « Cela n’était jamais arrivé. » Puis, ils laissent passer. Le jeudi 23 mars, le parcours est autorisé. La manif est habituelle, aucune mention de violence dans la presse locale durant le parcours, la présence de la jeunesse est mentionnée comme elle l’a déjà été pour la manif du 7 mars. Mais, le 23 mars, « ce que l’on constate, ce qui est inédit pour Tulle, c’est qu’il y a des policiers locaux, devant la préfecture, habillés comme lorsqu’il y a des troubles, ce qui est inhabituel. Et il est impossible de passer. » Impossible d’aller à la préfecture donc, alors que l’autorisation existe : « Cela a été vécu comme de la provocation. » Un empêchement.
Ce jour-là, les manifestants sont allés au contact, « mais c’était pacifique ». Cela poussait un peu en jouant du corps, il y avait du chahut. Puis un policier a donné un coup de matraque à un manifestant, « je l’ai vu », il y a eu de l’énervement, des bruits de foule, et après du gaz lacrymogène (aérosols). « Personne ne s’y attendait, c’était très familial avec des enfants, des personnes plus âgées, il y avait beaucoup de jeunes lycéens pour qui c’était la première fois, d’être gazés. Certains sont allés aux urgences. »
Plusieurs jours après, les représentants syndicaux, apprennent qu’un de leurs copains est convoqué à l’hôtel de police de Tulle. Il n’a pas été arrêté en « flagrant délit » le 23, mais convoqué après « en vue d’une garde à vue ». La convocation est pour le mercredi 29 mars. Lorsqu’ils l’accompagnent, ils constatent la présence d’un jeune, également convoqué. Ils lui trouvent un avocat et apprennent que les faits reprochés aux deux sont « coups sur des policiers et outrages ». Le 29 mars, ils restent en garde à vue 24 h, et le 30 mars, ils sont jugés en comparution immédiate.
Le 30 après-midi, une manif est organisée en soutien, devant le tribunal de Tulle. Des membres du syndicat assistent aux deux affaires. Ce sont deux policiers qui ont porté plainte. « L’acte d’accusation du copain était : outrage et blessure. » Mais, ils ne comprennent pas s’il s’agit de blessures physiques ou psychologiques : « Nous n’avons vu aucun coup. » Le jeune est accusé d’avoir craché sur un policier et lancé une pancarte endommageant son casque. Le procureur demande pour les deux une peine de prison avec sursis, une amende, et des
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dommages et intérêts. Le copain est condamné à une amende de 1 000 euros. Le jeune est relaxé : l’avocate a expliqué que la justice doit être précise, elle ne doit pas juger sur des intentions, mais sur des faits, les policiers sont assermentés, ils s’en tiennent aux faits, et « elle a cité le rapport de police qui présentait le jeune comme plutôt petit, blond, avec des yeux bleus. Elle a demandé au jeune de se lever : il est plutôt grand et brun. » Il a été relaxé. Et, ensuite, « on apprend que le parquet fait appel ! »
Les représentants syndicaux se rendent compte qu’un jeune majeur a été arrêté le 28 mars et passe également en comparution immédiate le 30 mars. Accusé d’avoir jeté des cocktails Molotov sur les forces de l’ordre. Il sera condamné à de la prison ferme « 15 mois de prison, dont 12 mois de sursis probatoire et à 140 heures de travail d’intérêt général 1 » et déféré le jour même à la prison de Tulle. Ce que me disent les représentants syndicaux, c’est que « le 28, des barrières avaient été installées, en bas de la rue de la préf, c’était la fin du parcours autorisé. Quand les manifestants se sont engagés, on a entendu les sommations et les personnes se sont arrêtées. Avant qu’il ne se passe quoique ce soit, les policiers ont lancé des grenades lacrymogènes, des grenades, ce n’était plus des aérosols. C’est toujours familial, et là c’est dangereux, il y a eu un mouvement de panique. Nous, on était devant, on essayait de s’assurer que personne n’était isolé. »
Les syndicalistes rencontrés, nous répètent qu’il y a eu un changement de stratégie du maintien de l’ordre après le 49.3 : « Pourquoi demander une autorisation, avoir un parcours autorisé, si au moment de la manif, au dernier moment,
c’est interdit ? » Oui, pourquoi ? Après le 49.3, la colère se sent. Quel intérêt, d’empêcher d’aller jusqu’à la préfecture, le 18 ? Quel intérêt de recommencer le 23 ? La préfecture avait-elle besoin d’être soudain sécurisée ? Quel intérêt de lancer les gaz ? « Empêcher de monter, c’est un facteur de division, cela fait monter la tension, c’est normal de vouloir aller jusque devant le lieu du représentant de l’État. » Les retours de la presse locale sur le parcours des manifs, s’ils parlent de colère, ne citent pas de violence. L’empêchement est vécu comme une forte provocation le 18. Comme une source de problèmes potentiels pour la suite. Les empêchements du 18 et du 23, puis la nonautorisation du 28, sont violents. De la violence sans coup. Cela revient à gratter une allumette sur une colère contenue mais à vif.
Faire appel sur une relaxe est alors vécu comme de l’acharnement.
1. Mikhaël Chailloux, « De nouvelles condamnations après les débordements des manifestations à Tulle et Limoges », France Bleu, 31 mars 2023 (urlr.me/ Yjdch).
5 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 47
MARTINE





