
Poussez donc la porte de La calade au 14 rue Pierre Chalaud à Uzerche et vous vous y trouverez logiquement : au milieu d’une petite cour polie au sol en pierres bien rangées les unes contre les autres. Et pierres qui ne roulent pas amassant de la mousse, c’est de là que vient le nom de l’association d’artistes et d’artisan-es qui a investi les lieux depuis un an et demi.
Les lieux
Nous sommes ici dans l’Hôtel du Sénéchal au cœur de la vieille ville, dans un bâtiment construit au 17 ème siècle. Il comporte trois tours symbolisant les droits de la haute, moyenne et basse justice, l’une à pans, l’autre ronde et la troisième carrée. Elles sont visibles côté Vézère, là où, entre l’eau et le bâti, a été creusée dans le rocher une belle terrasse cultivée. Elle a repris du service avec les nouveaux arrivants. Ils y ont remis de l’ordre là où la nature commençait à reprendre ses droits, et qu’est-ce à dire à la sénéchaussée ! Du côté de l’entrée, la porte cochère donne sur la fameuse petite cour carrée. Elle dessert un bel ensemble sur deux niveaux. C’est dans ce dédale de pièces en enfilade et une ambiance châtelaine que se sont installés les gens de La calade. Tant et si bien que l’on dirait qu’ils ont toujours été là. Et pourtant, ils leur a fallu un bon coup d’huile de coude, de peinture et même de débroussaillage pour chasser la poussière et le lierre. Non pas que les anciens occupants du Centre régional de documentation et d’archéologie du paysage et de l’Association des Antiquités Historiques du Limousin étaient négligents, mais ils étaient trop peu nombreux pour autant d’espace. Ils ont été relogés à La Papeterie, sous la salle d’exposition.
La politique (y a toujours de la politique)
Voilà donc la sénéchaussée vacante investie depuis un an et demi par un collectif d’une douzaine d’artistes et d’artisan-es. Il y a là de toute évidence une émulation impensable il y a encore dix ans dans cette rue descendant le rocher, alors en passe de se momifier. Il faut dire qu’à l’époque il n’était pas question de remettre de la vie dans la vieille ville que la novlangue locale voulait renommer ancienne, comme pour
10 – la trousse corrézienne n °32
La senéchaussée coté Vézère
mieux l’archiver. Il était plutôt convenu d’y faire déambuler le touriste, brisant son ennui profond en le plongeant dans l’exaltation sensorielle des temps jadis. De belles ruelles proprettes desservant de précieuses maisons aux pierres méticuleusement rejointoyées et aux bois brossés.Pour cela il a fallu presque tout vendre à des privés. C’est la grande époque Immorêve, entreprise de rénovation du patrimoine. Elle s’implante à Uzerche en mars 2009 et est liquidée en mars 2015 après avoir fait 2 399 500 euros de chiffre d’affaire en 2012 en faisant appel à des travailleurs détachés bulgares. Cette entreprise d’un consortium (mais d’un même dirigeant) proposait des affaires clés en main, de la conception à la réalisation en passant par les montages fiscaux les plus rentables. Elle permettra de privatiser le patrimoine par morceaux en contre partie de rendre plus belle la ville. La grande époque d’un socialisme encore plus libéral que les libéraux. La foisonnante modernité devait alors trouver place ailleurs, dans l’ancienne papeterie reconvertie en une sorte d’écoquartier, une transformation financée par des millions d’euros d’argent public glané du local à l’Europe.
Les gens (enfin !)
Mais le monde change et le dictat politique d’un moment peut butter contre une culture qui revient au galop, à l’instar d’une nature dans la sénéchaussée. Pas LA culture, mais bien le petit cul des êtres humains et de leurs savoirsfaire, leur envie de transmettre, de produire et se reproduire parfois (on compte déjà trois enfants ! ). Au départ, ils sont deux, elle de Corrèze et lui du Nord. Puis d’autres arrivent, ils sont six, de Paris et des quatre coins de France. Ils se rencontrent et s’associent dans un collectif. Ils sont maintenant treize, jeunes comme des trentenaires et beaux comme des bourgeois. Et pour cause, ils habitaient la ville, maintenant
Guillaune, archéologue
le bourg. S’ils sont à Uzerche c’est parce qu’elle est centrale sur la carte de France, jolie, pas chère et dotée d’une gare, mais surtout qu’elle coche les bonnes cases du quiz « j’habite mes valeurs » : vote à « gauche », accueil de migrants, café associatif de La P’tite Fabrique Solidaire, une épicerie, des bars… Ils et elles sont graphiste, archetière, luthière, dessinateur-trice, bédéiste, ébéniste en herbe, sérigraphiste, archéologue, scénariste, tourneuse, créatrice… Ensemble ils ont décidé d’installer leur activité et d’ouvrir les portes de l’Hôtel de la Sénéchaussée pour en faire un espace à eux mais aussi commun. Ils ont mis en place une cantine à prix libre un vendredi par mois, des résidences d’artistes, des expositions, des petits spectacles, des ateliers… Ici tout est partageable. C’est l’esprit du lieu. Pour autant, ce dernier bute encore sur quelques aspects concrets : se chauffer par exemple. La facture se chiffre à environ 15 000 euros par an d’électricité pour tempérer une passoire thermique malgré les faux plafonds qui ça et là bavent leur laine de verre. Une somme ! Heureusement, l’hiver doux et quelques adaptations de fortune ont permis à chacun de passer la saison froide sans y rester. On peut penser que la commune – heureuse propriétaire des lieux qui a pu ajouter 3 600 euros de produits et retirer 15 000 de charges de son budget depuis qu’elle n’en n’a plus la gestion – va trouver des solutions pérennes à la situation inconfortable et écologiquement irresponsable.
On le pense vraiment. Toutes les bourgades du coin n’ont pas l’opportunité de faire revivre les vieilles pierres en les habitant de l’énergie vitale du moment. Mais on craint aussi que le vieux monde persiste aveuglément. Car le conte de fées est aussi précaire que le bail d’un an reconductible qui le régit.
Antoine, bédéiste
Philippe Van Assche




