Nous avions rencontré Delphine Laval-Cziffra en Novembre 2014 alors qu’elle lançait le projet d’école innovante en Corrèze. Cette initiative, nous l’attendions depuis longtemps. Quelqu’un qui ouvrirait la brèche permettant d’espérer une campagne maillée « d’écoles d’espoir ». Faire le point avec Delphine nous semble important.
Delphine Laval-Cziffra prévoit l’ouverture de l’école en septembre 2016. Elle sera située dans le proche Nord-Ouest de Brive. Ça fait deux ans que l’initiative * est lancée et trois de ses piliers sont posés. Delphine les décline :
Des apprentissages naturels :
« J’ai longtemps dit autonomes mais naturels est plus clair, plus précis » nous explique-t-elle.
« »Naturel« caractérise le fait de faire confiance en l’enfant qui a des capacités d’apprentissage importantes et continues, perpétuelles en fait. Cela vaut pour l’adulte évidemment. Permettre à une personne de vivre à son rythme des situations riches, de rencontrer des personnes, des dispositifs et du matériel va forcément générer des apprentissages. Dans cette notion on remet la confiance en les dispositions naturelles de l’enfant au centre du projet. »
La connaissance de soi :
« Là je sens que c’est une notion qui va encore évoluer mais c’est l’idée de permettre que l’enfant puisse explorer foule de situations et d’états : dans l’école classique on est centré sur le français, les maths et sur quelques matières dites fondamentales. En fait [elles ne le sont] pas du tout, l’être humain pour évoluer et être complet a besoin d’explorer l’artistique, le manuel, la culture. D’autres auront besoin d’explorer la gestion d’un groupe, l’introspection, les émotions, la rêverie, l’ennui… . Permettre aux enfants d’explorer tout ça c’est les faire se rencontrer eux-mêmes et eux dans un groupe »
L’école démocratique :
« Là aussi c’est une notion à creuser et qui pourra bouger mais c’est l’idée que l’école est un lieu où se croise du monde. Les enfants y passent une longue partie de leur vie, y côtoient des adultes. Tous ceux qui sont dans l’école construisent la vie du groupe, de l’école ». Enfants, parents, professionnels, bénévoles auront à régir ensemble le lieu-école et élaboreront leur façon d’y faire société.
Le lieu que Delphine est toute proche d’avoir trouvé a besoin d’être spacieux. Son désir pour parvenir à fabriquer ce qu’il est encore nécessaire d’appeler « école » est d’investir de grands locaux avec de l’espace autour. Delphine veut que les enfants aient accès à la terre, à la nature :« j’ai envie qu’un potager puisse être tout prêt, dehors ». A l’intérieur il y aura plusieurs espaces avec du matériel diversifié et destiné à induire de l’intérêt, où les enfants pourront se déplacer librement et choisir leurs activités. Il y aura aussi un espace où manger. En 2014 Delphine nous parlait d’une ruche. Elle s’approche du but et doit se coltiner les réalités administratives. Techniquement l’école c’est aussi un « établissement recevant du public enfant » et là on passe du rêve à l’intégration dans la réalité.
La réalité donc ! L’école ouvrira en septembre 2016 et pourra accueillir trente enfants dans des locaux aux normes et en location. Dès l’ouverture il y aura deux « enseignants » (Delphine cherche le mot qui pourra faire disparaître ce terme. Elle parle d’adultes référents et accompagnants) et des intervenants sur projets rendus possibles tous ensemble. Les frais de scolarité seraient de 250 euros maximum par mois et par enfant. Ce coût sera modulé en fonction du temps que les parents pourront ou voudront donner. Par ailleurs une levée de fonds est en cours pour l’équipement de l’école et pour baisser les coûts pour les familles. Actuellement le statut est associatif car il permet d’avoir des bénévoles, facilite la levée de fonds et est davantage garant de l’intérêt collectif. Une évolution vers une SCIC* est possible.
Aujourd’hui on bascule vers l’ouverture et il s’agit de recruter un collaborateur, bâtir un cadre commun pour les parents qui s’intéressent à ce projet pour des raisons très variées. Il faut expliciter les principes de vie et d’interaction dans l’école.
Le temps comme allié.
Par le passé Delphine portait le projet seule . Elle était accompagnée, entourée mais ferraillait en solo avec le montage complexe de l’école. Puis l’an dernier, alors que des locaux idéals à Brive semblaient être en cours d’obtention, tout s’est arrêté sans que Delphine comprenne pourquoi. Delphine a vécu la situation comme un choc, a fait une pause puis a réenclenché le processus par une réunion publique. Lors de celle-ci Delphine a affirmé son besoin de ne plus porter ce projet seule, la nécessité que se fédèrent des énergies dans un collectif : « je ne serais pas allée plus loin toute seule et ça devait être le bon moment car un groupe a émergé très fluidement et convivialement ». Depuis lors, l’association « dès demain » est née, composée essentiellement par des parents d’enfants de moins de trois ans qui n’envisagent pas que leur engeance puisse aller dans l’école conventionnelle. Il y a aussi des parents d’enfants plus grands en grande souffrance à l’école, qui parfois en ont été retirés. « Dès demain » c’est un noyau de quinze personnes dans lequel chacun trouve place et fonction. Un groupe qui se met à disposition de ce que Delphine propose sans s’immiscer dans la partie « pédagogique », qui travaille à matérialiser ce qu’elle a dans la tête.
Entre temps, par nécessité économique et pour mettre les mains dans le cambouis, Delphine a ouvert « l’aterelier »*, qui accueille des enfants pendant les vacances, propose des ateliers pour adultes autour de la parentalité et de la pédagogie… . Ce lieu permet à Delphine de tester presque en grandeur nature ce que pourra être l’école et de montrer ce qu’elle propose : « On n’est plus dans le théorique, des enfants viennent, des parents, d’autres intervenants y proposent des choses ». Cette matérialisation donne plus d’épaisseur et d’existence à l’école en devenir. Logiquement l’aterelier disparaîtra dès que l’école ouvrira.
Ne pas cesser de rêver
« Dans mon rêve initial », raconte Delphine, « j’imaginais un bâtiment avec plusieurs ailes dans lesquelles nous trouverions une maison de retraite, un endroit pour le spectacle vivant et la création artistique, des espaces de reconstruction pour des personnes en difficultés. C’est pour ça que notre lieu doit être grand, pour que nous puissions toujours faire reculer les limites ».
Voilà, c’est Delphine, elle y croit, elle s’engage, se remet en question, partage l’expérience, laisse de la place et avance. Elle et ses camarades ne sont probablement pas au bout de leur surprise et c’est tant mieux pour nous. La période n’est plus à se battre avec des arguments séculaires hérités de Jules Ferry, Descartes et Pasteur et d’un 20ème siècle qui, nous le voyons bien maintenant, a tiré notre humanisme vers le bas. Il est temps de se mobiliser pour que de telles histoires puissent prendre corps. Merci !
Pascal Brette
*1 : Création d’une école innovante en Corrèze (19) : http://apprendreautrement19.fr/ et sur facebook : https://www.facebook.com/pages/Apprendre-Autrement-19/1425000921052744
*2 : Société Coopérative d’Intérêt Collectif
- 3 : L’Aterelier : %%A(http://apprendreautrement19.fr/mod-website/l-aterelier.htm|http://apprendreautrement19.fr/mod-website/l-aterelier.htm)%%
journée type dans l’école :
Trois temps forts de groupe rythmeront les journées de l’école : 10h, midi et 16h. Autour, les enfants se saisissent des activités de leur choix. – Avant 10h : arrivée échelonnée des enfants qui arrivent à leur rythme personnel/familial et peuvent investir l’activité de leur choix. – Vers 10h (début d’un pic d’attention biologique) : réunion du matin : connexion à soi et au groupe, possibilité de parler de soi, de ses envies, découvertes, questions, rituels divers (méditation, quoi de neuf, présentations, programme de la journée, nouvelles de ci, de là…). – Ensuite : à la fin de la réunion, les enfants partent sur les activités individuelles ou collectives de leurchoix. – Vers midi : Préparation du moment de repas, repas, rangement. – Temps calme : sieste pour ceux qui ont besoin, activités calmes pour les autres… – A la fin de son temps calme, chacun poursuit l’activité de son choix. – Vers 16h (début d’un pic d’attention biologique): réunion du soir : elle peut être en alternance un conseil de groupe, un conseil d’école, une cérémonie de remerciements, de félicitations, un bilan de journée. Ces espaces permettent aux enfants et aux adultes d’être entièrement impliqués dans les choix de vie du groupe et de l’école. – Ensuite, les enfants quittent l’école à l’heure personnelle/familiale qui leur convient.
Cyril :
Sitation pour mettre sous la photo 1: Réalisé par Cyril Marton pour Acide.Design
« Le 1er pas pour résoudre intégralement le problème de l’éducation ne doit pas être fait vers l’enfant mais vers l’adulte éducateur. Il faut apporter de la clarté à sa conscience et le libérer d’un grand nombre de préjugés » – Maria Montessori
Pascal Brette




