
…Au fond d’une vieille malle, oubliée. Tant les événements s’étaient enchaînés déchaînés ces quatre dernières années. Lui, sa résistance c’était, et c’est toujours, continuer comme si de n’est rien n’était. Pas très grand mais dense, Zolde a dans les yeux la force de sa placidité, et dans les muscles et la tête la plasticité à s’adapter sans renier jamais ses désirs simples de survie. Pas grand-chose d’extraordinaire d’ailleurs quand on y pense. Juste, juste, voir qui il veut, pouvoir dire quand il veut les mots non et oui et ce, haut et fort, faire les fêtes comme il les aime, et pouvoir choisir ses rêves. En clair ne pas crever d’ennui sous la monotonie de l’uniformisation ambiante ! C’était trop pour ces hauts dignitaires, jeunes et propres, dynamiques et un rien mécaniques qui ont remplacé les vieux briscards de l’identité refermée sur soi des débuts du régime.
Zolde et tous les dénommés à risque politique, car Pourris d’Idées Contraires que le régime définit comme Idées Contre, contre le régime, le peuple, la bienséance, la normalité humaine définie et réglementée, bref, Zolde et tous les autres ont été tracés et traqués, leurs repaires repérés, tout écart aux nouveaux règlements édictés collectés, relevés, notés, enregistrés. Zolde depuis quatre ans a beaucoup déménagé, pour respirer le temps du changement d’air.
Puis, il y a six mois, Zolde et les autres ont été assignés à résidence permanente à durée indéterminée. Dispersés sur tout le territoire. Chacun a reçu son assignation. Avant de partir Zolde s’est amusé à réexaminer, relire, reprendre les restes accumulés de sa vie et, l’un produisant l’autre, revivre en esprit et éclats de rire soudains et tonitruants, quelques moments du passé sortis d’images, de vêtements, de textes, de rien. Sans nostalgie. Ce n’est pas son genre. Il est dans son temps, même s’il le rêverait autrement.
Comme à son habitude, une fois décidé, il a été précis et minutieux. Son deux pièces était un bazar organisé et compréhensible de lui seul. Il a fallu élaguer : le moindre détail de ses bagages serait fouillé et sanctionné. Il a pris du temps pour redécouvrir ses trésors de vie. Ouvrant des boîtes de toute matière, forme et taille, retournant les chaussettes, fouillant les poches. Et c’est ainsi que dans un sac fermé, dans la vieille malle, il a ressorti un vieux blouson de cuir, un peu sec et rêche de ce temps passé sans air et sans gras, et, de la poche gauche, sous un mouchoir plié, a tiré le minuscule rouleau de papier. Il lui a renvoyé immédiatement en plein nez et dans la mémoire de ses yeux, le personnage de cette vieille, son tatouage assumé, les bras qui manquaient de pinces à linge, et sa tignasse blanche jetant dans l’air la poussière grise qui allait briller dans la lumière de la fenêtre et dont l’odeur se mélangeait au menthol de la cigarette.
Là, il y a six mois, le souvenir du tatouage l’a fait tellement rire que curieux il a déroulé. De toute façon il aurait déroulé. Une trace est une trace, autant savoir laquelle.
Eté, hiver,
L’arbre décharné, effeuillé à jamais,
Lance dans le froid de la chaleur estivale
Ses branches mortes et tordues qui montent, fières, à l’assaut des nuages
Les oiseaux libres chanteurs se posent,
Haut ou bas selon l’air du temps
Si petits et ordinaires qu’on ne les voit jamais
Se glisser vivement dans les cavités sombres
Le tronc creux de l’arbre perdu
Est et reste
Invisible à ceux dont le regard ne perce pas le lointain de l’air
Et puis, sur un feuillet à part des points géographiques. Sept pour être exact, comme les sept nains. Cette pensée l’a encore fait rire en repensant à cette femme gigantesque qui lui avait glissé le rouleau. La vache, des points géographiques, elle en avait dans la tête la vieille !
Le texte lui plaisait, les points à ce qu’il en avait compris en les ciblant très grossièrement, situés dans des vastes lieux désolés, écartés. Il restait du temps avant le départ. Il pouvait apprendre le texte, d’ailleurs il le savait déjà, et même, son oreille lui avait mis quelque musique au fond. Ce pourrait être un chant, suffisait de le continuer. Il n’en voyait pas le sous sens pour le moment, mais il était bien sûr qu’il y en avait un. Sinon pourquoi le lui glisser ? Juste pour que son écriture existe pour un autre qu’elle même? C’était possible. La vieille pouvait être comme tous ceux qui aimaient inventer du qui l’émeut et le donner pour qu’il dure. C’est courant l’envie de montrer. Bon, mais là, non. Pas avec des points géographiques, pas donner sans même un sourire ni un mot, en cachette. Il ne s’en était même pas rendu compte, revoyait juste un effleurement qui à l’époque l’avait fait sursauter. Elle n’avait pu deviner que le blouson pour une raison dont il ne se souvenait plus, serait mis en malle le soir même. Le souvenir de ce regard qui l’avait à l’époque glacé lui revint à l’esprit. Comme s’il était deviné dans ses noirceurs même. Cela avait été le temps d’un instant, et, là, au milieu du fatras des objets et papiers, le rouleau à la main, il le ressentait de nouveau. Le regard était passé aussi vite que venu. Et si elle reconnaissait ses semblables, si elle était comme lui et les autres ? Il pouvait se tromper, oui, mais il écarta l’idée qu’elle aurait voulu le tromper.
Il avait repéré, grossièrement – ces temps de surveillance aigu rendaient instinctivement prudent- qu’un point n’était pas très loin. Il avait le temps d’aller voir avant le départ, zoner. Une fête de départ tiens. Ça allait les agacer. Ils allaient surveiller. Mais Zolde et ses semblables étaient devenus maîtres dans l’art de la dissimulation. Un principe : bien montrer ce qu’on veut cacher.
Il en a parlé le soir même aux autres : La tasse et Café et aussi La Pouet. Ensuite la mèche d’infos avait fait feu, et c’est ainsi que l’avant veille du départ, il y avait maintenant plus de six mois, la troupe s’était retrouvée par hasard à la lisière d’un bois pour un déchaînement festif inorganisé. Là, selon le signal donné par Zolde, ils étaient entrés en braillant, on cherche le point, tagadagadère, le point Gé, tagadagada. Bref, épuisés, éclatés de rire, trois heures après, ils s’adossaient au pied de l’énorme chêne mort et creux situé pile au point de la vieille.
Odyseus Katsanvintset





