Allumez votre télévision, ordinateur, téléphone ou tout autre support à partir duquel vous pourriez visionner les informations. Coupez le son, et regardez… Que comprenez-vous ? Que ressentez-vous ?
Tout citoyen lambda dispose de différents canaux d’information : télévision, radio, presse écrite, internet mais aussi discussions de comptoir entendues à la volée. Autant de moyens, majoritairement sonores, pour appréhender le monde qui nous entoure et se forger une opinion personnelle. Pouvoir s’informer à son aise dans sa langue première est un luxe que bon nombre de personnes ignorent avoir. Pour les personnes sourdes et malentendantes cependant, accéder à une information plurielle est un parcours du combattant. La langue des signes, langue minoritaire, peine à être reconnue sur nos écrans. Même si certains programmes télévisés sont proposés avec des interprètes en langue des signes française (LSF) comme le journal Télématin sur France 2, ou quelques journaux d’Itélé, LCI ou BFM, est-ce réellement là qu’est proposée une information plurielle et de qualité ? Il s’agit, pour ces trois dernières, de chaînes d’« information en continu » où les messages passent et trépassent rapidement. Exit l’analyse, la mise en contexte. Le téléspectateur sourd devra se contenter de faits, énumérés et répétés à la minute. Sans oublier que sur BFM, on joue un peu à « Où est Charlie ? » : l’interprète est placé dans un petit recoin de l’écran, perdu entre les phrases flash et les images intempestives. Sinon, on pourra toujours se consoler sur France 3 le mercredi après-midi. Depuis 1998, les questions parlementaires à l’Assemblée nationale sont traduites en LSF dans une vignette où l’interprète fait l’œuf.
Le 27 janvier 2016, à l’occasion de la dixième commission nationale « Culture et handicap » l’ancienne ministre de la Culture, Fleur Pellerin annonce différentes mesures pour « donner la priorité à l’accessibilité dans l’audiovisuel public » dont « le déploiement, dès juin 2016, d’un lecteur (player) permettant la mise à disposition, sur la télévision connectée, de l’interprétation de certains programmes en langue des signes française, et dès octobre 2016, de l’accessibilité en langue des signes des journaux d’information de 13h et de 20h. » À ce jour, pourtant, aucune initiative concrète n’a été annoncée publiquement. Si certains cherchent à créer une chaîne intégralement en langue des signes, c’est non sans mal. Depuis 4 ans, Signes.tv cherche des financeurs pour pouvoir se lancer.
Quid des autres médias qui fleurissent chaque jour sur internet ? Websourd Media, un site d’information en LSF a dû mettre les clés sous la porte à l’été 2016, pour des raisons financières. Depuis un an, la WebTv « BABDP, la chaîne pas si bête », menée par une équipe de sourds et d’entendants, propose des reportages en LSF mais presque exclusivement autour de la culture sourde. Par ailleurs, lorsqu’un sujet sur la surdité ou la langue des signes est évoqué dans un « grand média », l’émission est exceptionnellement rendue accessible et traduite. Louable effort, mais pourquoi les sourds devraient-ils se contenter des thématiques les concernant ? Ne peuvent-ils pas être informés des actualités brûlantes, des débats qui traversent la société ?
Dans les jours qui ont suivis le 13 novembre 2015, aucune info, ni aucune annonce publique n’ont été interprétées en LSF. En France, les journalistes sourds se comptent sur les doigts de la main. J’en fais partie. Face à l’urgence d’informer, nous avons créé une page Facebook dans la nuit de l’événement avec ma consœur Laurène Loctin. Par la suite, nous avons créé, avec une équipe élargie, un site internet éphémère pour couvrir la COP21. L’occasion d’expérimenter différentes formes de présentation en LSF et d’analyses dans une langue qui nous est propre.
Tout en encourageant l’accessibilité des sourds aux « grands médias », à nous de poursuivre ces initiatives de couverture militante de l’actualité afin d’élargir les champs de perception et de compréhension du monde. Sans dépendre uniquement de l’État et des ineffables chaînes d’information privées.
Encadré : Le sous-titrage ne remplace pas une langue
Supposons que le sous-titrage s’affiche sans problème de décalage, ni fautes d’orthographe et de syntaxe (ce qui n’est pas fréquent). Pour de nombreuses personnes sourdes dont le français est la seconde langue, le sous-titrage restera malgré tout insatisfaisant. Entre une traduction par des sous-titres et une interprétation en LSF, Le discours ne sera pas transmis avec la même logique, ni perçu avec la même aisance. Jeux de mots, expressions figurées, intonations de voix, langues de bois… Autant de finesses de la langue et de tournures rhétoriques qui sont fréquemment utilisées par les journalistes. Ces nuances ne sont pas des détails et permettent à l’auditeur de prendre conscience du caractère juste, incongru, drôle, faux ou encore émouvant d’une situation. Seule une interprétation en LSF peut rendre compte de la richesse de la langue.
Pauline Stroesser




