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La Trousse Corrézienne

Encore plus loin, LTC 21 · 2 novembre 2018

Refuznik : dire non à l’armée israélienne

« Refuznik » : dire non à l’armée israélienne

Dire non à Tsahal n’est pas un acte anodin dans une société ultra-militarisée comme la société israélienne. À partir de 18 ans, tous les israéliens doivent faire leur service militaire. Trois ans pour les hommes, deux pour les femmes. L’objection de conscience est quasi impossible à obtenir. Martin Barzilai est venu nous parler de ces Refuznik ce samedi 13 octobre à Vigeois.

Samedi après midi. Temps plutôt gris et humide. On se retrouve une dizaine dans la grande salle du Centre culturel de Vigeois. Un grand écran et un vidéoprojecteur nous attendent. Une fois installés, Martin Barzilai nous propose de visionner un petit film très court. Un diaporama en fait. S’enchaînent alternativement des portraits et des images d’affrontements, de check-points, de prières sous vigilance militaire, le tout avec quelques témoignages de refuznik en bande sonore. Ce visionnage sert d’introduction pour entamer la présentation de ce sujet qui en dit beaucoup, et sur le conflit israélo-palestinien, et sur la société israélienne.

Ce petit État de 8,8 millions d’habitants est classé au troisième rang mondiale pour les dépenses militaires par habitants. L’armée est présente partout. De la maternelle à l’université. Dans les rues et dans les cœurs. La grande majorité des israéliens respecte leur armée. Elle les défend contre un ennemi commun. La société est de ce fait ultra-militarisée : matériellement et symboliquement. Patrouilles, sécurisation des lieux publics, interventions pédagogiques dans les écoles…Et Martin Barzilai de nous préciser que de ce fait, Israël est un véritable laboratoire où est testé tout un tas de technologies que l’on retrouvera certainement chez nous d’ici quelques années. L’histoire nous a démontré que bien des inventions militaires sont ensuite retrouvées dans le civil. Tsahal et le Mossad (services secrets) sont à la pointe du traçage des individus et de la « gestion » des affrontements de rues. Ils utilisent par exemple des drones larguant des gaz lacrimogènes.

« Nous sommes très peu en Israël à être contre l’occupation des territoires » Ben, 34 ans (1)

Le parcours classique d’un citoyen lambda inclus forcément une étape au service de l’armée, considéré comme un service à la patrie. À 18 ans, après le bac, on fait son armée, puis chaque année on donne deux mois de son temps pour la réserve. La société est organisée ainsi. Alors refuser de participer à ce passage obligé, c’est accepter de devenir un paria, voire pire, un traître. Les personnes qui refusent de faire leur service militaire le font pour différentes raisons. Refus de soumettre à l’autorité, refus de porter une arme, refus d’être éloigné de sa famille, veganisme, pacifisme,opposition à la politique du gouvernement. Dans ces cas, seule deux issues sont possibles: accepter d’être exempté pour problèmes psychiques ou mentaux, ou aller en prison. C’est ce que choisissent ceux qui refusent de faire l’armée pour marquer leur opposition à la politique du gouvernement dans les territoires palestiniens. De trois semaines à deux ans. On ne sait jamais ce que le tribunal militaire va décider.

« Au début ce fût un cruel dilemme pour moi : défendre mon pays, isolé dans sa région, ou refuser la politique d’occupation […]. À 17 ans, je me suis rendu dans les territoires occupés pour aider les Palestiniens à ramasser les olives. Ça m’a beaucoup marqué. Un jour, des colons ont volé la récolte. Leur argument était que tout ce qui pousse sur la terre d’Israël appartient aux juifs. […] J’ai compris que l’argument de la sécurité pour occuper la Palestine était un mensonge. […] Sur une période de deux ans, j’ai fait cinq mois de prison. À chaque fois que je sortais, on m’ordonnait de rejoindre mon unité, je refusais et on me remettait en prison. » Alex, 21 ans, Tel Aviv, employé de cinéma.

Il y aussi ceux qui refusent de faire la réserve, ces deux mois par an, pendant lesquels on arrête études ou travail pour servir l’armée. Et l’armée ne fait pas de distinction entre une personne issue d’une administration ou d’une entreprise qui est organisée pour absorber ses absences régulières de salariés, et les artisans ou les agriculteurs qui ne peuvent pas arrêter leur activité aussi facilement. On peut repousser une ou deux fois mais pas plus. Et c’est tous les ans. Certains refuzniks disent avoir rencontré en prison des personnes incarcérées pour de telles raisons : pour n’avoir pas pu faire leur réserve parce que la récolte d’olives ne pouvait pas attendre par exemple.

L’emprisonnement des refuzniks pour raisons politiques a souvent été médiatisé : interviews, lettres ouvertes, campagne de soutien. Dans le passé, notamment au moment de l’intervention au Liban, il y avait même des concerts de soutien avec des grandes stars. Mais maintenant, avec la droitisation de la société et la montée de l’indifférence, il devient de plus en plus difficile de rassembler des foules autour de cette cause. Pour Martin Barzilai, la jeunesse israélienne n’est pas pour autant moins militante mais son activisme s’oriente vers des sujets bien différents : la lutte contre le réchauffement climatique, la circulation en vélo, la reconnaissance des droits LGBT (Lesbienne, Gay, Bi Trans). Ils ne veulent pas voir ce qui se passent à vingt minutes de chez eux et préfèrent s’intéresser à des sujets plus proches des préoccupations de nos sociétés occidentales.

« L’armée en Israël est une façon de construire les classes sociales » Raz, 28 ans

Martin Barzilai nous explique que la société israélienne est extrêmement hétérogène. Du religieux ultra-orthodoxe au transsexuel, du juif ashkénaze au juif éthiopien, du palestinien de Cisjordanie au Palestinien rom, de celui qui est né en Israël à celui qui y est arrivé à 15 ans, sans oublier les Druzes, les Bédouins, les Arabes israéliens (qui n’ont pas le droit de faire l’armée). Chacun doit trouver sa place sur l’échelle sociale, et ceux qui sont tout en bas, les Palestiniens, sont destinés à servir d’ennemi commun pour maintenir un minimum de cohésion dans cette société. Ainsi, dans l’armée, on trouvera donc en première ligne les Druzes et les juifs éthiopiens. Les personnes issues de classes supérieures seront plus facilement planqués dans les bureaux ou intégrées dans des unités d’élite.

De même que l’armée est le miroir de la société c’est aussi un sésame pour préparer son avenir. Ceux qui ne l’ont pas fait voient souvent les opportunités se réduire, d’autant plus s’ils n’ont pas fait d’études ou s’ils sont d’origine modeste. « Ne pas avoir fait mon service militaire m’a posé quelques problèmes pour trouver du boulot. J’ai voulu travailler dans une librairie, ils voulaient me prendre au début, mais quand ils ont vu que je n’avais pas fait l’armée, ils ont changé d’avis » témoigne Naomi Lyth, 20 ans en 2009. Reste cependant la possibilité de travailler dans des ONG. Leur acte courageux est considéré comme une preuve d’intégrité et ils trouvent plus facilement un emploi dans des organisations internationales de protection des droits de l’Homme.

Bien que le mouvement reste minoritaire et moins médiatisé, le nombre de refuzniks augmenterait. Le travail de Martin Barzilai vient les remettre en lumière et nous donne à voir une autre image de la société israélienne.

1 Toutes les citations sont issus du livre Refuzniks de Martin Barzilai, éd. Libertalia

Encadré (1296 signes)

Martin Barzilai est avant tout photographe, mais ses sujets parlent de nos sociétés, de l’actualité. Il est donc, par la force des choses, un peu journaliste. En 2008, il décide d’aller voir qui sont les opposants au mur de séparation construit par Israël autour de la Cisjordanie. Là bas, il rencontre des Palestiniens bien sûr, mais aussi des militants venus de différents pays du monde, et surtout de jeunes israéliens en désaccord avec la politique de leur gouvernement, et qui, pour la plupart, ont refusé de faire leur service militaire. De là est née une série de portraits sous forme de photos et de témoignages. Ils sont réunis dans un livre , « Refuznik : dire non à l’armée israélienne. » publié en partenariat avec Amnesty International. C’est pour Martin Barzilai un autre moyen de sensibiliser à la question palestinienne sans passer par les images de violences et de souffrances qui n’ont plus d’impact parce que trop vues. Le fait que ce soit de jeunes gens au mode de vie proche du notre pourrait toucher plus de monde par effet d’identification.

Le livre est en vente notamment chez Préférence à Tulle, et une partie des photos est exposée à la galerie Eden à Vigeois jusqu’au 1er décembre.

Et pour mieux connaître le travail de Martin Barzilai : https://www.martin-barzilai.com/

Julie Devès

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