Que peuvent devenir les ultimes marqueurs sociaux d’une époque révolue ? Petits bistrots « comme à la maison » où les figures finalement légendaires (Yvette) courbent l’échine jusqu’au bout du chemin ; où les visages éclairants et vaillants (Dany) s’en vont éteindre les dernières bougies, par ailleurs fondues dans l’oubli…
Chez Yvette, Chameyrat
Nous sommes garés devant une pompe à essence rouillée – vestige d’un monde où même faire le plein de son véhicule était l’occasion d’échanges ; quand, maintenant, ce sont les pompes à essence qui nous parlent, sans même pouvoir leur demander de la fermer ! – Nous voyons sortir cette femme – imperceptible douleur que je crois percevoir, sur le dos à peine voûté – ; le regard qui interroge et indique en même temps l’entrée du bar. La salle est grande, le comptoir petit ; une cuisine se devine dans l’arrière salle ; une cuisine d’un autre monde, d’un monde où la seule norme était de « faire à manger pour les clients ». Une cuisine qui permettait de préparer les vins d’honneur pour un mariage : « Les salles des fêtes ont fait du mal aux bistrots de campagne, maintenant tout se passe sur place, ils font appel aux traiteurs ; pendant les fêtes du village, les gens venaient boire un coup ici, maintenant tout se passe à la salle des fêtes ». Elle ne juge personne Yvette, elle constate ; elle ne cuisine plus de toute façon : « il y a un temps pour tout ». Je lui prends une boisson gazeuse forcément… dégazée… C’est ouvert tous les jours (chez Yvette, pas la boisson, hein !) ; rien ne semble vouloir effacer son envie depuis 57 ans ; alors elle continue pourquoi Yvette ? : « Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? », et oui !
Le Vendonnais, Saint-Julien-le-Vendômois
D’abord il est fermé, alors Philippe va voir… Personne et puis Dany arrive. Dany c’est la patronne du lieu, anciennement labellisé « Bistrot de pays ». Elle nous ouvre et prend un temps pour nous apprendre… qu’elle va définitivement fermer ! Alors nous, on se dit comme ça que c’est pas possible, que de tous les bistrots visités depuis deux jours c’est le plus sympa, que quand même il appartenait à ses parents, qu’ils ont tout fait pour garder la licence 4 quand plus personne ne pouvait le gérer, qu’à sa retraite elle y est revenue, des idées et des envies plein la tête, qu’elle y a organisé des sacrées soirées, qu’il y avait plus de 150 personnes à venir manger là pour la première musicale, que la salle du bar-resto est jolie et grande, chaleureuse aussi, comme Dany ! Que la grange qui lui a servi de scène, avec ses « coursives » surélevées, est magnifique… Enfin que ça ferait baver d’envie n’importe quel chevelu en mal de café associatif ! On se dit tout ça avec Philippe, et on lui dit à elle aussi, un petit peu, pas trop, parce que l’on sent bien que tout ça c’est fini, qu’elle en a bouffé de la déception, que ça lui a coûté toute cette histoire-là et pas que financièrement… Allez, on s’en va et on va ré-écouter 66 heures de Téléphone : putain, on peut même plus avoir de peine de cœur à la campagne, y a plus de bar à écumer…
1 – Où vas-tu ?
Encadré
Pour les rencontrer…
– Chez Maryse – bar, restaurant, épicerie, tabac – Laygues , 19 400 Monceau-sur-Dordogne
Site internet : www.bistrotdepays.com
– Chez Kiki – bar – 15 route Diligences, 19 320 Saint-Martin-la-Méanne
– Les Ramandes – bar, restaurant – 19 320 Marcillac-la-Croisille
Site internet : http://restaurant-les-ramandes.e-monsite.com/
– Chez Françou – 19 320 Marcillac-la-Croisille
– Gouttenègre – bar, restaurant – 19 320 Champagnac-la-Prune
– Hôtel des Touristes – bar – 19 380 Saint-Bonnet-Elvert
– L’Auberge de Forgès, chez Michael et Sytze – bar, restaurant, hôtel – 38 avenue Pasteur, 19 380 Forgès
Site internet : http://www.aubergedeforges.com/
– Chez Yvette – bar – route de Saint-Hilaire-Peyroux, 19 330 Chameyrat
– Le Commerce – bar, restaurant, hôtel – Auriat, 19 380 Neuville
Site internet : http://bit.ly/28KtGyl
– Le Vieux Pont – bar, tabac – 14 rue Centrale, 19 410 Vigeois
– Chez Colette – bar – 19 210 Saint-Pardoux-Corbier
– Le Vendonnais – bar – 19 210 Saint-Julien-le-Vendômois
– Chez Denise – restaurant – rue Porte Bécharie, 19 140 Uzerche
Site internet : http://bit.ly/28Lot8v
– Chez Moreno – bar, restaurant – 18 Pont de Cornil, 19 150 Cornil
Voilà ce que nous avons vu, ressenti, écouté. L’avenir n’est pas radieux. L’avenir, les bistrotiers, les bistrotières n’en parlent pas ou s’ils en parlent c’est pour nous dire qu’il n’y en aura pas. Diantre ! Peut-on vivre sans bistrot ? Nous qui sommes de cette génération née jamais bien loin d’une pompe à bière ou d’une barrique de vin, cela nous semble impensable et même, peut-être bien, grave. Ce ne sont pas tant les petits bistrots qui disparaissent que tout ce qu’ils signifient. Ils sont le symptôme et la victime des dernières évolutions de nos mœurs. L’individu roi n’a certainement plus besoin d’un parlement du peuple.
Chacun en son royaume. Ce qui est remarquable et énoncé clairement par quelques-uns des protagonistes de notre voyage c’est la disparition de la conscience d’appartenir à une commune, une localité. Ce n’est pas dire que la solidarité a disparu mais qu’elle a pour le moins changé de territoire et s’affranchit dorénavant de la structure du bourg. C’est ainsi que le voisin du bistrot et dépôt de pain, tout sympa qu’il est, achète son pain ailleurs, sûrement au supermarché de la périphérie de la ville où il travaille, là où, dans la foulée, il fait ses courses. Le bistrot du coin, comme folklore les gens y tiennent, mais dans les faits ils ne le soutiennent plus.
Nouvelle morale. L’interdiction de fumer dans les lieux publics en 2006 provoque une baisse remarquable de la fréquentation des bars. Nous aurions pu croire le contraire, la fumée étant un élément incommodant et dangereux pour la santé. Oui mais, la cigarette est aussi une pratique de sociabilité qui était très répandue dans ces établissements. Et puis que boit-on dans un café ? Un petit noir : pas bon pour le palpitant. Une pression : pas bon pour la ligne. Un petit jaune, pas bon pour le foie… Le bar de notre enfance est devenu l’endroit de perdition de notre santé. Et depuis que cette dernière régit nos mœurs, les lieux de convivialité l’ont mauvaise.
Mais ne s’agit-il pas aussi de la fin d’une époque qui en préfigurerait une autre, où le bar se réinventerait ? Ça n’apparaît pas dans le récit que nous avons fait. C’est ailleurs que ça reprend forme, sous d’autres formes. Citons ici les cafés associatifs qui ont la particularité de partager la gestion d’un lieu et d’associer le client et le tenancier. Ils pourraient potentiellement redonner vie à la dimension politique et culturelle du troquet. Il y a des signes de renaissance aussi sous des statuts plus classiques. Mais comme évoqué plus haut, le problème va bien au-delà. L’héritage s’est rompu. Et c’est, plus largement, une culture locale qui est à reconstruire.










