
Dans la période d’après-guerre, la France fourmille et se met à l’œuvre pour reconstruire sa splendeur passée. On rêve d’autonomie énergétique. On édifie alors cinq grands barrages en haute vallée de la Dordogne et de la sorte on confisque à la rivière son tempérament sauvage. De nos jours, las du béton et du confort de nos ménages, on rêve plutôt de voir à nouveau les rivières vagabonder ; comme de nouvelles sources d’inspiration.
« Une vie d’ampleur et de poésie »
Tout récemment, on doit à l’anthropologue Armelle Faure un travail de mémoire considérable mené dans notre département. Au prix de trois années de collecte entre la Corrèze et le Cantal, elle a enregistré cent témoignages de personnes ayant vécu sur les rives de la Dordogne avant que les barrages ne verrouillent la vallée.1 Il y a par exemple, l’histoire d’Andrée Eyrolle qui mérite que l’on s’y attarde. Cette artiste, née à Saint-Julien-aux-Bois en 1939, s’est imprégnée toute sa vie du caractère que lui ont soufflé les rivières. Au moment où elle était enfant, pendant la guerre, ses parents étaient instituteurs à Port-Dieu. Elle se souvient de ses baignades estivales dans la Dordogne qui alors encerclait son petit village. Elle raconte son lien avec le cours d’eau : « Port-Dieu dormait entre les bras de la Dordogne. [C’] était comme une île. […] On entendait le murmure de la Dordogne, son chant. Elle divaguait dans les herbes quand il y avait des crues. […] C’était une rivière vivante, joyeuse. Une eau vivante qui nous encerclait. Perdre ça, c’est perdre la source, [C’est] perdre la vie, ce qui ne stagne pas. Tu vas de l’avant. » En résumé, elle lâche : « Port-Dieu : une vie d’ampleur et de poésie. Comme un rêve d’enfant. ». Pour l’anecdote, A. Faure qui l’interroge lui rappelle, sur la base d’autres témoignages, que les hommes de Port-Dieu, en ce temps-là, allaient voir les gros glaçons qui dévalaient la Dordogne à la décrue. Ils avaient baptisé ces « monstres » venus du Massif Central, « les demoiselles de la Dordogne ». À l’âge de sept ans, Andrée Eyrolle est obligée de laisser Port-Dieu aux eaux du barrage de Bort. Avec ses parents, elle va alors habiter Glény. En pleine construction du barrage du Chastang. La famille va s’installer dans un baraquement confortable, sur le chantier de la retenue d’eau. Dans sa mémoire, Glény était une « ville chantier » où vivaient des ouvriers allemands (prisonniers de guerre), espagnols, italiens (qui avaient fuit la dictature de leurs pays respectifs). Entre 1946 et 1952, on comptait alors 2000 à 3000 habitants dans le bourg. Puis une fois l’œuvre achevée : plus personne, le village fut désertifié. La famille a dû encore déménager pour laisser place, une fois de plus, à la montée des eaux. Direction Saint-Cirq-La-Loutre, puis l’internat à Argentat pour Andrée. De cette vie le long de la Dordogne et dans les baraquements, au grè des eaux, elle en garde un esprit nomade et bohème. C’est sûrement chargé de cet esprit, que dans les années soixante elle ira séjourner chez les tribus Pygmées. Elle se souvient de ces hommes qui vivaient le long du fleuve Congo, de leurs embarcations aussi et de leurs fêtes extraordinaires qui duraient toute la nuit. « On avait muté. Les Pygmées sont de grands mutants », dit-elle. À son retour, elle rapporte cette idée dans ses bagages et crée, il y a vingt-cinq ans maintenant, le festival de théâtre de rue Urbaka. Il a encore lieu tous les ans, à la fin juin sur Limoges.2
Maturation des mentalités et renaturation de la Corrèze
Hommes et rivières se transforment donc mutuellement, pour le meilleur et pour le pire. Aujourd’hui, les projets sont à la libération des cours d’eau. Exemple : depuis 2011, les élus de la Communauté d’agglomération se sont engagés dans la renaturation progressive de la Corrèze dans sa traversée de Tulle. Qu’est-ce qui a pu motiver une telle entreprise ? Deux enjeux, nous répond Olivier Lefeuvre, technicien rivière à Tulle Agglo : écologique et touristique. Depuis le Grenelle de l’environnement, en 2007, les communes sont obligées d’araser tous les ouvrages qui empêchent à la biodiversité aquatique de remonter ou de descendre les cours d’eau. Et puis, en 2011, une commission locale « tourisme et protection des milieux », a souhaité faire de la renaturation de la Corrèze un projet de tourisme responsable. La problématique étant maintenant d’arriver à concilier l’ouverture des berges au public et la préservation de la nature qui y vit. Depuis le mois d’août, les travaux se sont accélérés du côté de l’ancienne baignade de l’Auzelou : le lit et les berges ont changé de profil et ont été végétalisés, on a resserré l’écoulement de la rivière (pour augmenter la hauteur d’eau, afin de permettre à la faune aquatique de survivre même en période de sécheresse), la passerelle a été démontée et des aménagements ont été réalisés pour les poissons. Au centre-ville, les seuils vont être démontés et quelques berges seront végétalisées, des chemins y seront ouverts.3 Le terme de « renaturation » s’imposait donc à la place de celui de « renaturalisation ». « Naturer » faisant référence à ce qui est façonné, crée, en prenant la nature pour modèle, alors que « naturaliser », c’est laisser place à la spontanéité de la nature. 4 O. Lefeuvre reconnaît que le mot de « naturalité » utilisé dans la communication officielle est donc impropre. Saluons toutefois cette initiative comme une meilleure considération de la rivière qui traverse notre préfecture.
Maintenant, la canalisation des rivières n’est pas la seule menace qui pèse sur nos cours d’eau. La pollution en est une autre. Déjà en 1987, le volcanologue et « écologiste » Haroun Tazieff avait prévenu de ce fléau, dans la salle comble de l’Auzelou : « la pollution nous tuera à petit feu si l’on n’y prend pas garde. On la trouve dans les rivières, dans la mer, dans l’air, dans le sol. C’est la survie de l’humanité qui est en jeu et nous allons vers un drame épouvantable en l’an 2000. »6
Heureusement, depuis, bien des efforts ont été faits et preuve que cela va mieux : le retour de la Loutre. Ce grand mammifère est sensible à la pollution des cours d’eau et regagne toutes les régions de France depuis les années 80. Aujourd’hui, on trouve des traces de la Loutre sur la Corrèze, à 5 km en amont du centre de Tulle et à 3,5 km en aval.7 Peut-être un de ces jours, la verrons-nous hanter les eaux entre la tour administrative et le quai Baluze. Qui sait ? À l’avenir, pensez à guetter sous les ponts lors de vos escapades nocturnes.
NBP 1 : Le catalogue de ces témoignages et les enregistrements audio qui vont avec peuvent être consultés librement aux Archives départementales de la Corrèze ou du Cantal.
Patrimoine – Barrages et habitants – 100 témoignages oraux / La vallée de la Dordogne et ses 5 grands barrages ; réalisé par Armelle Faure, édité par les Archives départementales de la Corrèze, du Cantal et EDF, 2016.
NBP 2 : Extrait de l’entretien réalisé par Armelle Faure avec Andrée Eyrolle, le 28 avril 2015, Archives départementales de la Corrèze, 11AV103 (avec le soutien d’EDF).
NBP 3 : D’après les réponses que nous a apportées Olivier Lefeuvre, technicien rivière à Tulle Agglo, au cours de deux entretiens téléphoniques des 30 novembre et 7 décembre 2016. Pour connaître plus de détails sur le projet, rendez-vous sur : http://www.tulleagglo.fr/renaturation_de_la_correze___.html
NBP 4 : source : http://cnrtl.fr/definition/dmf/NATURER
NBP 6 : « Un week-end tulliste pour Haroun Tazieff » in La Montagne, 3 mai 1987 (consulté aux Archives départementales de la Corrèze).
NBP 7 : D’après les observations et carnets de terrain de l’auteur.
Encadré : le Kayak Club Tulliste et l’école primaire de l’Auzelou redécouvrent la Corrèze
Les enseignants de l’école de l’Auzelou, Viviane Chauzeix et Serge Neyrat, sont venus à la rencontre du Kayak Club. Alix Haulot, animatrice nature au club, a donc proposé aux élèves plusieurs activités pour redécouvrir la vie de la rivière. Au cours de deux matinées, les enfants ont visité le chantier de l’Auzelou, histoire comparer les berges avant/après. Les éducateurs en ont aussi profité pour collecter les représentations des techniciens en herbe sur la rivière. Et puis, ces derniers ont mis la main à la pâte. Plantations d’arbres et d’arbustes sur les bords du lit de la Corrèze au programme. Entre mars et juillet, les élèves seront initiés aux méthodes d’inventaire de la biodiversité aquatique et pourront s’essayer à différentes pêches scientifiques. En parallèle, avec leur maitresse, ils vont concevoir un sentier d’interprétation sur la forêt et la rivière, en rive gauche de l’ancienne baignade. De techniciens, ils deviendront naturalistes. Pour ce qui est de la pollution, les membres du club invitent, chaque année avec eux le grand public pour sortir de la Corrèze les déchets. La première semaine de juin, les kayakistes et sympathisants, récoltent environ une tonne de détritus sur un tronçon d’une trentaine de kilomètres. Ensuite tous ce fatras sert à façonner une sculpture exposée au centre de Tulle pour sensibiliser les habitants au mépris que certains accordent cette à cette veine de notre territoire.1
NBP 1 : Sur la base des informations que nous a données Alix Haulot, Coordinatrice éducation à l’environnement au Kayak Club de Tulle ; le 14 décembre 2016
Le Kayak Club Tulliste et l’école de l’Auzelou redécouvrent la Corrèze
Le Kayak Club Tulliste et l’école de l’Auzelou redécouvrent la Corrèze
Les enseignants de l’école de l’Auzelou, Viviane Chauzeix et Serge Neyrat, sont venus à la rencontre du Kayak Club. Alix Haulot, animatrice nature au club, a donc proposé aux élèves plusieurs activités pour redécouvrir la vie de la rivière. Au cours de deux matinées, les enfants ont visité le chantier de l’Auzelou, histoire comparer les berges avant/après. Les éducateurs en ont aussi profité pour collecter les représentations des techniciens en herbe sur la rivière. Et puis, ces derniers ont mis la main à la pâte. Plantations d’arbres et d’arbustes sur les bords du lit de la Corrèze au programme. Entre mars et juillet, les élèves seront initiés aux méthodes d’inventaire de la biodiversité aquatique et pourront s’essayer à différentes pêches scientifiques. En parallèle, avec leur maitresse, ils vont concevoir un sentier d’interprétation sur la forêt et la rivière, en rive gauche de l’ancienne baignade. De techniciens, ils deviendront naturalistes. Pour ce qui est de la pollution, les membres du club invitent, chaque année avec eux le grand public pour sortir de la Corrèze les déchets. La première semaine de juin, les kayakistes et sympathisants, récoltent environ une tonne de détritus sur un tronçon d’une trentaine de kilomètres. Ensuite tous ce fatras sert à façonner une sculpture exposée au centre de Tulle pour sensibiliser les habitants au mépris que certains accordent cette à cette veine de notre territoire1.
1 – Sur la base des informations que nous a données Alix Haulot, Coordinatrice éducation à l’environnement au Kayak Club de Tulle ; le 14 décembre 2016
Jasmin





