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La Trousse Corrézienne

La vie insoupçonnée des espaces publics, LTC 27 · 8 novembre 2019

Pratiquer la place publique, c’est quoi ?

Pratiquer la place publique, c’est quoi ?

Pour ce rendez-vous des vécus de l’espace public briviste, je vous propose en cette rentrée automnale, un peu de changement. Il va en effet être question, non pas d’une habituelle petite ethnographie d’un lieu précis, mais sinon d’une réflexion sur l’espace public en général, pour aboutir au sens d’une pratique, celle des occupations quotidiennes. Vous allez voir, c’est mirobolant.

Ceux qui restent, ceux qui passent

Partons de cette distinction fondamentale entre pratiques de place, qui naissent dans le lieu, qui ont pris l’espace pour y élire domicile (en général : des groupes de rencontres, des spectateurs solitaires, des réjouissances populaires, des activités marchandes), et pratiques urbaines, qui appartiennent à la ville, et dont l’origine, par opposition, ne s’inscrit pas dans un lien exclusif avec le lieu (en général : le tourisme, la promenade du week-end, le shopping, la circulation piétonne). Sans doute est-ce pour cela que les premières ont cette caractéristique d’être installées sur l’espace. La pratique de place est occupation. Tandis que les deuxièmes s’obstinent à ne faire que passer, elles traversent. La pratique urbaine, qui vient rendre visite à la place publique, est circulation. Deux manières d’être sur l’espace, deux façons de vivre le lieu, et aussi, deux utilisations : celle qui pratique la place, et par conséquent il importe d’y demeurer, et celle qui pratique quelque chose de la ville, et la place n’est qu’un lieu parmi d’autres qu’elle parcourt.

Faudrait-il alors voir dans cette dualité des vécus – pratiques de la place, pratiques de la ville – un milieu sous tension ? Car en accueillant le mouvement, la place est prise dans les dynamiques de la ville, et notamment avec sa fonction de mise en scène, scénographique et symbolique, elle épouse son idéologie, ses principes de ville séduisante qui l’inscrivent dans de multiples flux et connexions. De par ces pratiques urbaines qui la traversent, la place se met au service de la ville. Alors qu’avec ses pratiques de place et en l’occurrence, celle des lieux de rencontres, ou celle de la contemplation, la voici tournée vers le bon vouloir des citadins. Ce sont eux, les hommes, qui en occupant, façonnent la place publique, et en ce sens ils font leur espace public, et non plus la ville qui vient y placer ses intentions, et qui à son tour fait son espace public. Il y a là deux fonctions de nature à se contredire : un espace pour la ville – la ville en action – avec ses pratiques du circuler qui servent au fonctionnement de la ville contemporaine, et un espace pour les hommes – les hommes communiquent entre eux – avec ses pratiques du rester qui s’installent dans des forces contraires, toutes aussi contemporaines.

Fonction urbaine d’un côté, fonction humaine de l’autre, comme si l’affairement et l’oisiveté avaient choisi un terrain commun pour se provoquer. En fait, rien n’est moins sûr que cette double fonctionnalité s’oppose autant que ça. Car, en fin de compte, la place semble faire bon ménage avec ses vécus contradictoires. La question qui s’impose en conséquence est celle du lien entre ces deux versants de l’espace, entre ceux qui restent et ceux qui circulent. Et pour y répondre, il convient surtout d’aller se renseigner auprès des premiers concernés, de ceux qui n’ont de cesse de faire du lien et qui passent leur temps à se connecter avec les acteurs appartenant aux diverses pratiques du lieu. Alors, quel est le sens de cette relation ?

L’expérience urbaine comme des possibles

Les gens se regroupent. Ils se relient entre eux. Et quand il est nécessaire de se lier pour des fins utilitaires, ou quand le désir est de parler de sa terre, les gens se regroupent « naturellement » en compagnie de leurs semblables. C’est plus facile, en effet, et certainement plus plaisant, lorsque l’activité principale consiste à échanger des propos, de partager des affinités, une vie similaire – une problématique de vie similaire – un commun centre d’intérêt. Le regroupement identitaire, tous ces groupes de place, sont avant tout des milieux relationnels dont le déterminant identitaire n’est qu’un moyen pour faire du lien. Ces groupes sont comme des bandes, motivés par le plaisir d’être ensemble, entre personnes qui s’accordent sans trop d’encombres, et là où il est possible de s’abandonner à soi-même.

Mais puisque ces gens se regroupent là où il y a du monde, et même beaucoup de monde, aussi, ils se relient avec le monde. Et la pratique prend alors une toute autre dimension. Elle bénéficie de l’accessibilité d’un dense milieu urbain, la ville qui passe (également, celle qui occupe), et en même temps s’alimente de la disponibilité pour entrer en relation de la part des habitués. S’installer sur l’espace public devient donc, de la sorte, une pratique sociale de la possible rencontre où faire des liens s’inscrit dans l’éventualité. Cela renvoie ainsi à un quotidien dont le sens est à comprendre dans le jeu de toute cette potentialité relationnelle que les dynamiques du lieu mettent à disposition.

Voilà donc tous ces pratiquants de l’espace public à faire de leur présence à la fois un entre soi et un entre tous. De fait, dans la pratique, ces deux milieux se chevauchent, d’autant plus que parmi le monde qui passe, il y a des semblables, et qu’au sein de son milieu restreint, il peut y avoir de tout. Ainsi, plutôt que d’être tantôt dans l’entre soi, tantôt dans l’entre tous, l’acteur est avant tout entre, c’est-à-dire dans ce double milieu qui ne fait qu’un : le monde potentiel. C’est ça, être entre, c’est se placer dans la possible rencontre. Fréquenter l’espace public est donc, en premier lieu, un mouvement, celui de se placer dans la dimension publique du lieu, au sein du monde et dans lequel son petit monde n’est qu’une partie. Et c’est à partir de cette « installation » que peut s’exprimer ce qu’il y a de fondamental dans cette pratique : le lien social, constamment à se relier les uns aux autres.

Qu’est-ce que cela implique ? À interagir dans la diversité, l’individu n’est pas seulement en train de cultiver une parcelle de soi, mais également il cultive autant de parcelles de soi qu’il fait de liens de natures différentes. Il est là, avec ses congénères, l’un est un cher ami, l’autre un collègue de travail, l’autre encore est juste une connaissance du lieu, ou alors un cousin. Puis surgit le clochard, le mendiant, le serveur du bar, le laveur de vitres, avec lesquels il y a du lien. Puis passe un ami proche de la famille qui se promène, apparaît à l’improviste un camarade du lycée, une connaissance du service militaire, son docteur, une vieille tante en vacances… Et puis les autres, ces autres comme le touriste, la jeune étudiante, le chaland qui se repose, et avec qui, à l’occasion, se créent des interactions. C’est un peu de toute sa vie qui peut se rencontrer. Car de fait, la dimension publique de l’espace, dense et hétérogène, offre cette infinité de connexions possibles, chacune renvoyant à un quelque chose de soi. La rencontre va ainsi fouiller le passé de la personne, activer l’actualité de ses liens, se proposer intime, ou encore le projeter dans des appartenances collectives. Et l’acteur, qui au quotidien est un peu ceci, mais aussi un peu cela, à un moment va pouvoir être éventuellement ceci, puis éventuellement cela. En particulier l’étranger, le nomade de l’existence, le papy aventurier, pour qui la pratique du lien à grande échelle coïncide avec la complexité de son identité. Il va alors de soi que chacun trouve, dans ce terrain d’identifications multiples, de quoi stimuler un sentiment d’existence. Car si le lien fait exister, les liens, qui dans leur diversité éveillent une variété d’appartenances, font exister davantage. Au contact de la ville, l’être social en sort… satisfait.

Il est bien établi que le lien participe à l’intégration sociale de l’individu. Et dans ce même ordre d’idée, l’espace public contribue également à faire que le citadin incorpore la dimension collective de la société. Il suffit d’ailleurs, semble-t-il, de la simple coprésence des individus pour insuffler, de manière toute symbolique, un sentiment d’appartenance collective. À juste titre alors, les habitués de la place, plantés quelques heures durant au milieu de la ville, et qui ne cessent de faire du lien, prennent corps avec la ville. Figures majeures de l’espace public, l’étranger, le déraciné, le clochard (ou encore le mauvais garçon), ces individus aux marges de la ville, tendent à intégrer le monde social, le collectif de la ville, et en cela ils sont des êtres urbains par excellence. Vient alors un deuxième mouvement, celui qui va de l’expérience urbaine à l’être urbain, c’est-à-dire celui qui aboutit à l’individu.

Et oui, c’est bien cela, un papi sur un banc

Occuper l’espace public est une expérience substantiellement individuelle. Elle touche à l’être social et fait intervenir les deux termes du verbe « être » compris dans la langue portugaise ou espagnole : l’estar (une localisation), et le ser (une identité). Ainsi, à fréquenter – estar – l’espace public, ce lieu du collectif, c’est l’individu – ser – qui tend vers le collectif, en fonction des appartenances qui vont être stimulées et auxquelles il va pouvoir s’accrocher, autrement dit, en fonction de ses rencontres. Sans pour autant se sentir un citoyen du monde ou atteindre la communauté des hommes, chacun est poussé vers la diversité de son être, chacun a son soi qui se meut et se densifie, de sorte que l’existence se retrouve excitée par une expérience intime. La voilà l’occupation : un mouvement du ser par l’estar, la satisfaction du ser par un estar excitant.

Francis Rigal

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